Intervention de Jean de la Motte de Broöns

Nous parlons aujourd’hui Paysages et Environnement et je m’exprime  en tant que Délégué Départemental  de la SPPEF, Société pour  la Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France, association créée en 1901, reconnue d’utilité publique, et agréée pour l’ensemble du territoire national.

Pour commencer, 2 citations :

•    la première, tirée de l’éditorial de Claudy LEBRETON  dans Côtes d’Armor   Juillet/Août 2013 :
« Si une côte française peut se vanter d’avoir du caractère, c’est bien notre littoral costarmoricain. Les roches escarpées, les ors et les roses de la végétation, le miroitement de la surface de la mer changeant au gré de la rotation des vents et du mouvement de la marée, concourent,  comme j’aime à dire, à faire de notre département  le plus beau de France. »…
Apparemment le Conseil Général est insensible à la poésie  et au lyrisme de son Président, puisqu’en soutenant le projet  de parc éolien, il n’hésiterait pas à  voir saccager la Baie de St.Brieuc .

•    La seconde citation est tirée du Nr 77 de « Rivages », Revue du Conservatoire du littoral « 94% des Français  jugent nécessaire la préservation du Littoral. La jouissance de la beauté des paysages est le premier  bénéfice mis en avant par le public qui  fréquente   régulièrement les bords de mer. On se sent unique dans le paysage. Le second étant la transmission aux générations à venir de ce patrimoine collectif que constituent les sites protégés. »
Il est particulièrement décevant de constater que la Présidente de cet Etablissement Public – ô combien utile – ne partage pas ces  vues, puisqu’elle vient de déposer, ès qualité de Députée de Dinan, un cahier d’acteur favorable au projet du Parc Eolien. Malheureusement, nous sommes habitués à de tels dédoublements de la personnalité  qu’ils  n’ont d’égal que la langue de bois des Administrations.

I- Le  Projet de Parc Eolien Offshore prétend être d’intérêt général

Où se situe donc «  l’intérêt général » ?
La SPPEF estime que l’intérêt général exige le respect intégral de nos côtes, contre toute atteinte comme l’implantation d’un Parc Eolien offshore.

-    Les Côtes d’Armor ont l’un des plus beaux patrimoines naturels de France. De Bréhat, en passant par les falaises de Plouha, la pointe du Roselier, les caps d’Erquy et de Fréhel, c’est un panorama splendide, intact, qui se déroule jusqu’en Ille et Vilaine, avec la pointe du Décollé, Saint-Malo, la pointe du Grouin, et fait partie intégrante de l’identité bretonne. Et ce  pour le plus grand bonheur des habitants qu’ils soient  permanents ou résidents secondaires (souvent depuis plusieurs générations) et des touristes de tous pays.  Le tourisme constitue la seconde industrie du département, juste après l’agroalimentaire.

Croit-on que les Britanniques, les Belges, les Hollandais, les Allemands et tant d’autres continueront à venir pour voir les  mêmes horreurs dont ils sont accablés chez eux? Parler de tourisme industriel,  n’est pas une aimable plaisanterie  mais une plaisanterie détestable , voire du cynisme.

Nous prend-on, nous les Bretons, pour des imbéciles, prêts à accepter  et même à applaudir ce que les  Conseils Généraux de départements comme l’Aude et la Lozère, pourtant  moins riches  que la Bretagne,  refusent  au nom de la défense de leurs paysages ?

Demande-t-on à  la Région  Ile de France,  de loin la plus grosse consommatrice d’électricité, d’assurer son indépendance sur le plan énergétique ? Ce serait aussi stupide que de lui demander d’assurer son indépendance  en production de porcs ou de volailles. L’idée même d’indépendance énergétique d’une région française est absurde à l’heure de l’interconnection des réseaux électriques européens.

Cette protection de nos côtes est tellement essentielle que  de nombreux   textes législatifs et conventions internationales existent que les Pouvoirs Publics ont l’obligation de respecter scrupuleusement.
Je citerai   seulement :
1-  La Loi de 76 sur les Paysages
2-  La Loi Littoral  de 86  qui n’aurait aucun sens si l’on protégeait le seul Littoral terrestre en massacrant le Littoral Marin
3-  La Directive Européenne IV de 2008 sur les Milieux Marins
4-  La Convention pour la Diversité  Biologique
5-  La Convention européenne du paysage, devenue loi française, entrée en vigueur en 2004

A cet égard, qu’en est-il de la visibilité du parc éolien ? Nous avons entendu, au tout début, Ailes Marines assurer que ces 100 Eoliennes de 175 m de haut ne se verraient absolument pas. Dans le même temps le numéro 5 d’Exeltis,  bulletin  de la Mairie d’Erquy , recommandait  très explicitement « Il faut minimiser vis à vis du public l’impact visuel des éoliennes..» Puis Ailes Marines  a commencé à reconnaître qu’on les verrait peut-être-« une allumette »- par temps très clair- sous-entendu que cela n’arrive jamais en Bretagne!
Hier soir, nous avons pu visionner en avant-première la simulation de l’Ecole Navale » qui vous sera présenté dans quelques instants ;
La SPPEF conteste absolument les résultats de cette simulation comme le feront tous ceux qui connaissent bien la Côte.
Du Cap d’Erquy on peut distinguer au loin jusqu’à l’Arcouest et Bréhat : or Bréhat don le relief ne dépasse pas 24 mètres, est situé à 45 km !
Du Cap Fréhél, il arrive que l’on aperçoive à l’œil nu les Iles Chausey dont le relief ne dépasse pas 35 mètres et qui sont situés à 41 km !
Que dire alors de la plateforme de forage , située bien entendu sur le parc en projet, qui ne mesurait que 35 m et non 175m et qui pendant son installation a été parfaitement visible depuis le Cap Fréhel ?
Et pourquoi ne verrait-on pas le Parc Eolien sur une étendue marine parfaitement horizontale, alors que des éolien terrestres de 150m de haut comme celles de Kergrist-Moelou se voit dans un paysage vallonné à plus de 15 km à la ronde. ?
La SPPEF maintient donc les conclusions de Jean-Pierre Abalain, Ingénieur Général du Génie Maritime (2e S) et  Délégué de la SPPEF  dans le Finistère, qui a rédigé une étude scientifique sur la visibilité des éoliens offshore, citée dans le cahier d’acteur de la SPPEF :
« Les dimensions apparentes du soleil se couchant sur l’horizon, sont loin d’être négligables. Les éoliennes envisagées pour les futurs champs offshore ont des dimensions importantes. Si elles sont implantées à des distances de la côte  inférieures à 18,6 km elles seront visibles sous une dimension apparente  égale ou supérieure à celle du soleil à son coucher »
Une seule question encore : l’Ecole Navale , c’est à dire l’Etat, était-elle engagée par cette simulation, ou seulement la société italienne qui fait fonctionner le logiciel pour son compte ?
En toute hypothèse, si nos élus ont encore bon sens et honnêteté intellectuelle – ce dont je ne doute pas – il devraient repousser un tel projet dévastateur qui exclurait, de facto, l’octroi du label  « Grand Site de France » aux Caps d’Erquy et de Fréhél.

Enfin la SPPEF  constate qu’aucun organisme scientifique de l’Etat n’a été consulté pour la définition des études d’impact lors de l’élaboration  du cahier des charges. Elle est en droit d’exiger que ces études, confiées à INVIVO, soient non seulement rendues publiques, mais également contrôlées au préalable par le Museum d’ Histoire  Naturelle ! A défaut ,elle demandera un moratoire concernant le projet et, si nécessaire, déposera tout recours utile.

II- Car enfin, à quoi sert le projet ?

Nous arrivons aujourd’hui pratiquement au terme de ce pseudo–débat public.  La seule question importante n’a pas encore été abordée : à quoi sert ce projet ?

La SPPEF considère que ce projet est non seulement néfaste pour les paysages  et l’environnement mais aussi parfaitement  inutile  et scandaleusement onéreux dans ces temps de crise que nous traversons.

1- La France produit plus d’électricité ( 541,4 TWH en 2012) qu’elle n’en consomme  ( 489,5 TWH en 2012) et cette consommation se stabilise, comme l’a clairement  exposé Gérard Mestrallet, Président de GDF-Suez, dans l’interview publié  par le Monde du 25 Mai 2013.
Toute production supplémentaire accroit donc nos exportations qui parfois se font à perte, comme ce dimanche du 16 Juin 2013 où EDF a  du payer 41 Euros le mégawatt/h pour se débarrasser de la production excédentaire.
Le seul risque de la Bretagne, c’est le risque de black-out  en périodes de pointes exceptionnelles.
Actuellement seules les centrales à gaz peuvent assurer cette disponibilité instantanée. Comme celle qui est projetée à Landivisiau.

2- Le prix de rachat par EDF de l’électricité produite par l’éolien offshore, six fois plus élevé que le prix auquel EDF doit vendre le courant à ses concurrents en France, est exorbitant. Je rappelle que l’arrêté du 17 Novembre 2008, qui fixe ce prix de rachat, pris en toute opacité et sans la moindre information du Parlement a fait l’objet d’un recours devant le Conseil d’Etat et la Cour de Justice Européenne qui risque fort  de l’annuler pour des motifs d’atteinte à la concurrence. En effet, l’Avocat Général près la Cour de Justice a le 11 Juillet dernier rejoint les conclusions du Rapporteur du Conseil d’Etat tendant à l’annulation de cet arrêté.

3- Quel est le résultat de cet engouement irrationnel pour l’Eolien ?

- une augmentation insupportable de vos factures d’électricité. Le Conseil économique social  et environnemental de  la Région Bretagne  l’évalue à  +50 %  en 7 ans et le Gouvernement vient de  décider une augmentation de 5% au 1er août 2013 et de 5 % au 1er aout 2014 , sans préjuger de  la suite.
Les ménages en précarité énergétique sont déjà 3,5 Millions en France d’après le Ministère de l’Environnement.Veut-on multiplier par deux  leur  nombre  dans les Côtes d’Armor avec toutes les conséquences dramatiques pour le Budget  social du Département,  déjà en grande difficulté ?

- l’augmentation du prix de l’électricité pénalisera également les entreprises les plus consommatrices  qui seront tentées de délocaliser . On perdra infiniment plus d’emplois que ceux hypothétiquement crées par l’éolien et l’on rendra plus difficile encore l’exportation de la production excédentaire, sans parler des retombées négatives sur les ressources du tourisme breton.
La Cour des Comptes a déjà  jugé  ces questions suffisamment graves, pour s’en saisir dans un prochain rapport.
Enfin 31 députés viennent de déposer une proposition de résolution tendant à la création d’une commission d’enquête sur l’impact de l’éolien sur l’économie et l’environnement.

4-  Si l’on ne voit pas l’intérêt général dans ce projet, les intérêts particuliers eux, sont évidents :

-    ceux d’Ailes Marines, groupe hispano-anglais peu transparent, auquel AREVA  s’est raccrochée pour faire oublier qu’elle  est  le champion du nucléaire français et  même mondial.  20% de rentabilité des investissements  ( moyenne  mondiale dans l’éolien) c’est du jamais vu dans le domaine industriel .

-    ceux des collectivités qui vont se partager les miettes du pactole éolien, ce qui abolit totalement leur sens critique . Il n’est que de lire leurs très nombreux cahiers d’acteur.

-    ceux des organismes , soigneusement  choisis par Ailes Marines pour l’impact  des fonds  distribués, très médiatisés par la presse locale, comme les clubs de voile ou les écoles,  celle de Plouer  entre autres,   ce qui n’est pas sans poser  un problème déontologique., car ce n’est pas ainsi que l’on doit envisager les relations entre l’Education Nationale et le monde de l’Entreprise.

Une dernière remarque : comble du mauvais goût, il paraît que des  mini-éoliennes décoraient le Rond Point des Champs Elysées pour le 14 Juillet. Ce qui prouve, qu’à Paris aussi, et pas seulement dans les Côtes  d’Armor, on aime  brasser   du vent.
Pour conclure  je vous invite à lire  entre autres le Cahier d ‘Acteur de la SPPEF et celui de l’Association « Gardez les Caps » membre de la SPPEF et que nous soutenons. Et je citerai à nouveau  le Conservatoire du Littoral dans le numéro 75 de Rivages.
« Le souci de la préservation de l’environnement n’est pas seulement une préoccupation touchant à l’agrément de l’existence : c’est aussi la marque d’une solidarité entre générations et celle de notre responsabilité envers le futur ».

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