La sauvegarde du patrimoine mobilier

Position de la SPPEF

Les grandes demeures françaises sont réputées pour la beauté de leurs jardins et le raffinement de leurs intérieurs. Leur mobilier constitue le prolongement de leur architecture, union des arts que nous souhaitons contribuer à protéger.

Le château de La Roche-Guyon, qui avait conservé l’intégralité de ses collections de l’Ancien Régime, tout en bénéficiant d’une situation exceptionnelle sur les bords de Seine, était l’archétype de ces demeures. Une vente mit malheureusement fin, en 1987, à l’harmonie qui y régnait.

1. Château de La Roche-Guyon (XIIe-XVIIIe siècle), Val d’Oise, vu depuis son potager, dos à la Seine.
Classé MH le 6 janvier 1943. Photo EPCC de La Roche-Guyon.
2. Bureau plat du Grand Salon réputé avoir appartenu à Louvois. Classé MH le 10 avril 1945, coll. part. Vente et photo Sotheby’s, 6 décembre 1987.
3. Lustre du Grand Salon, vers 1730-1740. Classé MH le 10 avril 1945, coll. part. Vente et photo Sotheby’s, 6 décembre 1987.

Le paradoxe tient à ce que, si ces ensembles incarnent un « art de vivre à la française », célébré dans le monde entier, ils ne sont aujourd’hui pas protégés, faute d’instrument législatif adéquat mis à la disposition des propriétaires.

Pourtant, un pays comme l’Angleterre a su, avec ses grands domaines confiés au National Trust, se constituer un atout touristique et écologique majeur (modèle de protection adapté à la culture du bénévolat anglais, qui pourrait être cependant imité par l’extension des compétences du Conservatoire du littoral).

4. Château de Dampierre (XVIIe siècle), Yvelines. La bibliothèque est située dans l’avant-cour, à l’étage du bâtiment de gauche de l’avant-cour. Le château n’est pas classé. Photo DR.
5. Florilège des ouvrages de la bibliothèque de Dampierre. Vente et photo Sotheby’s, 29 avril 2013.
6. François-Désiré Froment-Meurice, surtout du duc de Luynes au château de Dampierre (1846-1851). Acquisition et photo Musée du Louvre, 2013.

Il est ainsi légal, en France, de séparer des œuvres classées, y compris immeubles par destination (boiseries), des lieux qui les ont vus naître, mais aussi de diviser des séries d’objets classés (morcellement d’une suite de tapisserie, de sièges, d’une galerie de portraits…), comme de lotir un parc protégé.

Le démeublement d’une demeure justifie d’ailleurs souvent le démembrement des ensembles naturels qui lui sont associés. A quoi bon, en effet, conserver l’environnement d’un lieu qui, privé de ses ornements essentiels, n’est plus apte à séduire des acheteurs capables de l’entretenir ?

7. Château de Rochambeau (XVIe-XVIIIe siècle) dans le Loir-et-Cher. ISMH le 12 septembre 1969.
8. Charles Willson Peale (1741-1827), portrait de Georges Washington (1782) offert par son modèle au général Rochambeau et placé dans sa chambre au château de Rochambeau. Vente et photo Me Rouillac, 9 juin 2002.
9. Paire de gouaches de Louis Nicolas Van Blarengerghe représentant le siège et la prise de Yorktown (1781), offertes par Louis XVI au général Rochambeau, Vente et photo Me Rouillac, 1er juin 2003.

Une loi du 5 janvier 1988 tenta de remédier à cette lacune législative par un mécanisme d’incitation fiscale, mais celui-ci ne fait malheureusement que différer les démembrements. La perte des collections du château de Thoiry, puis l’affaire des châteaux japonais (châteaux de Rosny, Sourches, Millemont, Louveciennes…) dans les années 1990, dont les collections, la statuaire des jardins, mais aussi les arbres centenaires des parcs furent vendus, acheva de démontrer l’insuffisance de cette mesure.

10. Château de Thoiry (XVIe-XVIIIe siècle) avec, au centre, sa chapelle, Yvelines. ISMH le 19 janvier 1973. Photo DR.
11. Vase de Chine, monture en bronze doré, Paris, vers 1750, ancienne collection du château de Thoiry.
12. Valentin de Boulogne (1591-1632), Saint Jean, d’une suite des quatre évangélistes, chapelle du château de Thoiry. Vente et Photo Tajan, 28 juin 1988.

Des propositions de loi se sont alors succédées, en 1996, 2001 (votée à l’unanimité par l’Assemblée) et 2011, sans jamais que leurs discussions n’aboutissent, faute de volonté politique. Dans le même temps, les démembrements se poursuivirent : château de Voré, atelier d’André Breton à Paris, château de Vaux-le-Vicomte, collection Rochambeau, collection Francheschini-Pietri en Corse et, aujourd’hui, les collections des châteaux de Breteuil et de Dampierre…

13. Château de Vaux-le-Vicomte (XVIIe siècle), Seine-et-Marne. Classé MH le 22 novembre 1929 et le 4 avril 1939. Photo DR.
14. Bureau estampillé Teuné (Me en 1766). Vente et photo Christie’s, 17 juin 2000. Meuble classé MH.
15. Billard d’Henri Dasson (1825-1896) réalisé pour Vaux dans le style de « Boulle ». Vente et photo Christie’s (coll. Steinitz), 14 novembre 2007.

La « grande loi patrimoine » annoncée pour l’année 2015 – si toutefois elle voit le jour – entend remédier à cette situation. Certains meubles pourraient être attachés à un immeuble avec le consentement de leur propriétaire, tandis que les ensembles mobiliers seraient protégés, y compris par un classement d’office indemnisé.

Ces mesures indispensables, fondées sur le consentement des propriétaires, devront impérativement être complétées – afin qu’elles ne restent pas lettre morte – par un régime fiscal incitatif adaptant aux monuments historiques la fiscalité des musées en matière de donation, de dation et de mécénat. En s’agit, en effet, de considérer le consentement à un classement comme un « don de servitude », comme un moyen de paiement de l’impôt ou, pour les entreprises finançant l’indemnisation, comme un mécénat.

L’octroi à certains ensembles d’une personnalité morale régie par un statut (définissant notamment des périodes d’ouverture au public) pourrait en outre être envisagé, à condition d’être compensé par des exonérations fiscales. Ces biens, inaliénables indépendamment du tout, seraient composés d’œuvres et d’immeubles concourant à l’équilibre esthétique et économique du monument (parc, terres, bois, communs aménagées en gîtes…). Cette personnalisation des monuments – les distinguant de leur propriétaire – favoriserait leur remeublement (dons de particuliers et dépôts de l’Etat), tout en facilitant leur transmission.

Enfin, une institution pourrait être dédiée à l’achat et au dépôt de mobilier dans les monuments historiques ouverts à la visite.

16. Grand salon du château d’Abondant (vers 1750), Eure-et-Loir, démonté en 1902 et remonté au Louvre en 1994. Photo J.Y. et N. Dubois, L’objet d’Art, mai 1994.
17. Suite prévisible du démembrement de ses décors, le domaine d’Abondant fut loti sur autorisation préfectorale du 17 juillet 1963. Les maisons construites le sont à quelques mètres du château, ISMH le 8 septembre 1928.

La conservation ou la renaissance de ces grands domaines, rendus accessibles au public, doit aujourd’hui donner l’exemple, celui de la reconquête du Beau en France. La SPPEF – trait d’union entre le patrimoine naturel et culturel – entend être force de proposition dans ce domaine.

Lire dans La Tribune de l’Art : 
Le démantèlement des grandes demeures françaises : de La Roche-Guyon à Dampierre (1987-2013)
Lire dans Sites & Monuments n°221 – 2014 :
Patrimoine contextuel et ensembles mobiliers : enfin une loi ?

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