La protection du patrimoine urbain, bâti et intérieurs

« Densifier la ville » : dans le secteur sauvegardé de Saint-Germain-en-Laye également ?

Ill. 1. Ancienne succursale de la Banque de France, bâtiment «  à conserver »  du secteur sauvegardé de Saint-Germain-en-Laye, état actuel. En 1950-1952, un enduit ciment a été posé, les garde-corps et les persiennes retirés.
Ill. 1. Ancienne succursale de la Banque de France, bâtiment «  à conserver »du secteur sauvegardé de Saint-Germain-en-Laye, état actuel. En 1950-1952, un enduit ciment a été posé, les garde-corps et les persiennes retirés.

L’ancienne succursale de la Banque de France à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), fermée en 2005, est menacée de démolition.

Alors que la quasi-totalité des autres succursales fermées au même moment ont été réhabilitées (soit acquises par les collectivités locales pour en faire un équipement public, soit transformées en logements, dans le cadre d’opérations « Malraux », parfois avec une extension neuve), le sort de celle de Saint-Germain est en suspens.

Ce bâtiment a pourtant plus de deux siècles : une partie est ce qui reste de l’ancien hôtel de Richelieu et une autre partie a été construite entre la Révolution et 1819 (date du cadastre où le bâtiment figure tel qu’il est aujourd’hui). Il est en outre particulièrement représentatif, par son gabarit, de l’urbanisme de Saint-Germain-en-Laye (Illustration 2).

Ill. 2. L’ancienne banque de France (à gauche) dans son environnement (à droite, l’institut Saint-Thomas de Villeneuve). Ce bâtiment simple, mais élégant, participe à l’harmonie urbaine de Saint-Germain-en-Laye. Carte postale, vers 1900.
Ill. 2. L’ancienne banque de France (à gauche) dans son environnement (à droite, l’institut Saint-Thomas de Villeneuve). Ce bâtiment simple, mais élégant, participe à l’harmonie urbaine de Saint-Germain-en-Laye. Carte postale, vers 1900.

L’ancienne succursale de la Banque de France est, en principe, très protégée puisque située dans le « secteur sauvegardé » de Saint-Germain (l’un des quatre d’Île-de-France avec le Marais, le Faubourg St-Germain et Versailles) et y est classée comme « à conserver ». Sans compter qu’elle est située dans le périmètre de protection des 500 mètres de pas moins de neuf édifices classés (dont le château de St-Germain) ou inscrits (dont, juste en face, l’institut Saint-Thomas de Villeneuve construit par Louis XIV à la demande de Jacques II Stuart pour l’éducation des jeunes filles nobles catholiques exilées de Grande-Bretagne, ISMH depuis 1937) ! Or, une enquête publique a été organisée en juin-juillet dernier, visant à modifier le Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur (PSMV) du secteur sauvegardé pour cette parcelle.

Ill. 3. Banque de France, rue de la République, photo prise vers 1925. On note la présence d’un enduit à parement de pierres simulé, de persiennes et de garde-corps anciens.
Ill. 3. Banque de France, rue de la République, photo prise vers 1925. On note la présence d’un enduit à parement de pierres simulé, de persiennes et de garde-corps anciens.
Ill. 4.  Rue de la République. Elévation actuelle correspondant à l’illustration 3.  Une construction basse remplace partiellement le mur du jardin. En bleu : possibilité d’évolution selon le PSMV d’origine. En rouge : possibilité d’évolution selon le projet de modification du PSMV.
Ill. 4. Rue de la République. Elévation actuelle correspondant à l’illustration 3.
Une construction basse remplace partiellement le mur du jardin.
En bleu : possibilité d’évolution selon le PSMV d’origine.
En rouge : possibilité d’évolution selon le projet de modification du PSMV.

Le projet, porté par la mairie en lien avec l’Etat, est inspiré par le promoteur qui a acquis l’ancienne succursale. Il prévoit de déclasser le bâtiment existant afin de permettre sa démolition (ou sa transformation) et la construction à sa place et autour (dans l’ancien jardin et l’ancienne cour de l’hôtel) d’immeubles deux fois plus hauts que l’existant (Illustrations 4 et 6, en rouge : R+4 au lieu de R+2+combles), alors que l’ancien PSMV permettait pourtant une possibilité d’évolution des espaces non construits par édification d’immeubles R+2 (Illustrations 4 et 6, en bleu).

La SPPEF s’oppose tant à la destruction du bâtiment existant (des logements peuvent tout à fait être construits dans le volume actuel) qu’à un projet de construction qui porterait atteinte à l’harmonie du secteur sauvegardé et constituerait un précédent très regrettable pour les immeubles voisins. Les deux immeubles contigus à l’ancienne Banque de France sont, comme cette dernière, R+2+combles et apparaîtraient alors comme « écrasés » (illustrations 4 et 6). D’autres projets de surélévation ou de destruction pourraient alors fleurir (deux des voisins de la Banque de France auraient déjà été approchés par le même promoteur).

Le bâtiment existant a certes été peu respecté lors de deux grandes phases de transformations dans les années 50 puis 70 : les volets et les garde-corps ont été retirés et un crépi posé dans les années 50 (Illustration 1). Ces modifications superficielles sont malheureusement de nature à favoriser les projets de démolition. L’intérieur du bâtiment a été fortement restructuré et il ne restait plus semble-t-il, depuis les années 70, que les cheminées avec leurs trumeaux et quelques parquets, ainsi qu’un escalier dans un bâtiment de la 2e moitié du XIXe siècle

Pour autant, l’ancienne Banque de France n’est aucunement en ruine (le dossier d’enquête évoque « une friche »). Au contraire elle a été fermée et protégée, la structure en pierres est intacte (l’auteur de ces lignes a retrouvé des photographies montrant l’état avant le ravalement des années 50 qui établit que l’immeuble avait alors un charme certain qui peut être retrouvé sans difficulté : illustrations 2, 3 et 5), et une réhabilitation est tout à fait possible. Elle seule permettrait de préserver l’harmonie du secteur sauvegardé, en cohérence avec les immeubles contigus (qui sont du XVIIIe ou du début du XIXe siècle.).

On ne sera pas surpris d’apprendre que le commissaire-enquêteur a formulé un avis favorable à la modification, après avoir rejeté tous les arguments des habitants qui s’étaient exprimés lors de l’enquête, au motif de l’utilité de la construction de logements.

Ill. 5. Banque de France, jardin et façades donnant sur la rue des Bûcherons, photo prise vers 1925.
Ill. 5. Banque de France, jardin et façades donnant sur la rue des Bûcherons, photo prise vers 1925.
Ill. 6. Rue des Bûcherons. Elévation actuelle correspondant à l’illustration 5. La façade de l’ancienne Banque de France se situe au second plan, derrière le mur du  jardin. En bleu : possibilité d’évolution selon le PSMV d’origine. En rouge : possibilité d’évolution selon le projet de modification du PSMV.
Ill. 6. Rue des Bûcherons. Élévation actuelle correspondant à l’illustration 5.
La façade de l’ancienne Banque de France se situe au second plan, derrière le mur du jardin.
En bleu : possibilité d’évolution selon le PSMV d’origine.
En rouge : possibilité d’évolution selon le projet de modification du PSMV.

L’Etat apparaît hésitant, du fait que le bâtiment n’a pas conservé ses « cloisonnements » d’origine (alors même qu’il renonce souvent à protéger ceux qui subsistent), et évoque la nécessité de « reconstruire la ville sur la ville« , ce qui n’a pas de sens dans les « secteurs sauvegardés », identifiés depuis la loi Malraux comme méritant d’être transmis aux générations futures. On regrettera aussi que seul le promoteur ait conduit une étude historique, entièrement à charge. L’édifice n’aurait ainsi aucun intérêt d’histoire, sans que la liste des propriétaires successifs ait pourtant été établie ; la date de construction des immeubles voisins est identifiée, mais justement pas celle de l’ancienne Banque de France, qui serait un vestige d’un hôtel que l’on ne devrait « qu’au » maréchal de Richelieu (et pas au cardinal), comme si cela justifiait sa disparition ; aucune photographie de l’état d’avant le ravalement des années 50 n’est reproduite…

La mairie considère qu’il appartient à l’Etat d’intervenir pour protéger le bâtiment, alors que c’est précisément l’objet de son secteur sauvegardé et indique que seule une modification de ses règles permettrait au promoteur de conduire une opération d’aménagement qui serait indispensable, après 8 ans de fermeture. On ne comprend pas pourquoi le promoteur (intervenant également à Paris à la « ferme » Montsouris) ne pourrait pas construire les logements autorisés dans le cadre du PSMV actuel, c’est-à-dire dans le bâtiment existant et dans des immeubles neufs de R+2 qu’il autorise à la place de constructions à rez-de-chaussée édifiées dans les années 50 ou 70 (garages principalement).

De nombreux habitants se sont donc mobilisés, et la mairie vient d’annoncer une concertation. Au même moment, le promoteur aurait détruit les cheminées et les trumeaux décrits  dans la présentation de la vente aux enchères de 2011…

La SPPEF se mobilise pour éviter une destruction-densification qui serait un déni du secteur sauvegardé et un précédent dangereux pour l’ensemble des villes dotées de cette protection, la plus élevée dans l’arsenal de préservation du patrimoine urbain.

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