Le devenir des églises

Le secret de Sainte-Croix de Provins

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Il y a dix-huit ans déjà, dix-huit, comme le temps passe ! voulant réveiller l’intérêt pour notre église Sainte-Croix, je donnais pour le numéro 155 de Sites & Monuments, revue de la SPPEF, sous un titre que je voulais propre à attirer l’attention, un article sur les lambris peints de ce sanctuaire. Beaucoup d’eau a passé sous les ponts de la Voulzie et je m’aperçois aujourd’hui que cet élément si précieux est resté largement confidentiel. Il est toujours secret, peut-être plus que jamais, de même que la grande église abandonnée est devenue, je le crains, de moins en moins visible. Bonne raison de récidiver et de diffuser de nouveau ce texte, en y apportant quelques mises à jour et corrections mineures  et en priant le lecteur, quand je parle de dégâts, d’imaginer que dix-huit hivers n’ont pas dû arranger les choses …

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L’église Sainte-Croix de Provins, dont la fermeture remontera bientôt à cinquante ans (malgré des travaux importants en 1984), recèle dans une ombre épaisse, au-dessus de son vaste chœur de la Renaissance, un ensemble de peintures de 1557 dont la découverte cause toujours une émotion. Pourquoi dans l’ombre ? Parce qu’à la fin du XIXe siècle, une « voûte en carreaux de plâtre du système Lefébure » fut montée en-dessous du berceau de bois du XIXe siècle, que le temps avait dégradé. En construisant une voûte de plâtre semblable à celle qu’on venait d’imposer à la nef et au transept, on plongea dans l’oubli le lambris et ses peintures, qui exprimaient des inquiétudes et des prières elles-mêmes depuis longtemps effacées des mémoires.

Pourtant, beaucoup plus tard, avant que l’on fermât Sainte-Croix, reconnue instable et dangereuse, l’installation d’une plate-forme dans le comble du chœur, au-dessus des carreaux de plâtre, rendit possible l’accès, dans l’ombre mais de plain-pied, de ce registre de personnages géants et de symboles qui avaient attiré le regard, pendant trois siècles, vers les hauteurs du sanctuaire.

Puis la grande église s’est fermée, la couverture en bois du chœur, entre charpente et fausse voûte, solitude dans une solitude, s’est enfoncée dans son silence et son secret. Il y aura bientôt cinquante ans.

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Le grand lambris peint du chœur de Sainte-Croix n’est pas le seul de cette église, ni le seul visitable. Dans le comble du croisillon nord, où l’on passe pour gagner le clocher roman et pour atteindre, de là, la plate-forme dont je parle, on voit une série d’armoiries – dont, sans doute, les armes de France, noircies en signe de deuil l’année de la mort d’Henri IV – autour desquelles serpentent, sur un fond de couleur rougeâtre, des banderoles chargées de devises. L’un de ces phylactères développe un message destiné, semble-t-il, aux défenseurs du patrimoine : NUL BIEN SANS PEINE.

On ne peut plus voir, en revanche, le lambris du croisillon sud, bien qu’il ait sans doute été épargné, comme les autres, par les travaux « leféburiens ». Il montrait la fameuse Tour de César représentée dans un écusson et, là aussi, des armoiries, environnées d’invocations aux saints Roch, Fabien, Sébastien, Godon, que l’érudit provinois Emile Lefèvre mettait en relation avec les prières ordonnées contre la peste mémorable de 1582.

Cet arrière-plan tragique, cette atmosphère de peste hante aussi le grand décor peint qui surmonte, en secret, le chœur de Sainte-Croix. Là, des figures de saints austères alternent avec de graves personnages en prière, dont les visages bien caractérisés sont évidemment des portraits. Voici agenouillés et recueillis, vêtus de noir avec des collets délicats, flanqués de leur blason de famille, des Provinois de marque de 1557. La date est sûre, bien lisible encore au-dessus d’un écusson meublé par une charmante image de fontaine. 1557 ! C’est l’année où le pape Paul IV, le fondateur des Théatins, pour calmer la colère divine que manifestaient guerres et épidémies, ordonna un grand jubilé dont cette voûte, certainement, porte le témoignage.

Les prières de ces suppliants, là où l’état des lames de bois permet encore de les déchiffrer, s’envolent en souples phylactères pareils à des bannières au vent, d’un style qui se retrouve dans les vitraux de l’époque. Dans les parties basses du programme, les banderoles se tordent et s’enroulent autour d’une série d’armoiries, et les légendes qu’elles offrent prennent la forme d’aphorismes. Des motifs végétaux, des fleurons, des emblèmes occupent les espaces libres, les nervures du berceau de bois montrant une belle polychromie, chargées d’ornements vermiculés ou de rinceaux.

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Voici, très dégradé, le personnage qu’Emile Lefèvre, dans ses Rues de Provins de 1856-1860, présente ainsi : « nimbé, sa barbe est fourchue, il est nu jusqu’à la ceinture et vêtu inférieurement (sic) d’une robe noire ». Lefèvre rattache ce personnage au groupe des autres qui, là, invoquent saint Pantaléon.  Ce colosse barbu à auréole, au large visage, au torse dépouillé, évoquerait plutôt saint Christophe, que l’on fêtait le 25 juillet, cependant que la fête de saint Pantaléon, son voisin, tombait le 27. En face, une sainte Anne, la Vierge sur les genoux, est, encore de nos jours, fêtée le… 26 juillet. Voilà qui renforcerait, si besoin en était, l’hypothèse d’une représentation de saint Christophe.

Celui-là, en dépit de son nimbe maladroitement repris, est merveilleux. Regard brillant, vivant, jaillissant du support, mais combien de temps la lame pourrie, repoussée et fendue par la chute d’un paquet d’ardoises, tiendra-t-elle pour nous présenter encore cet étonnant regard ?

Entre ce personnage et saint Pantaléon, trois figures en prière, aux collerettes transparentes magnifiquement rendues, trois hommes et une femme. Emile Lefèvre, qui voyait tout cela d’en bas, n’a pas tort de distinguer, dans l’un des trois orants masculins, un jeune homme ou même un enfant. Pantaléon, saint thérapeute, est coiffé d’une manière qui évoquerait … Calvin. Il tend à ses fidèles un vase de pharmacie, et la banderole qui flotte au-dessus du groupe proclame : SPERANT IN TE QUI NOVERUNT NOMEN TUUM SANCT. PANTALEON : ceux qui connaissent ton renom espèrent en toi … Là, cette exhortation : POUR PARVENIR ENDURE.

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Ce n’est là qu’une partie du cortège de fantômes qu’éveillent les lampes de poche quand on s’avance sur le plancher entre la voûte de plâtre et les berceaux de bois.  Ici, probablement, une Vierge à l’Enfant, là un saint Pierre armé d’une clé énorme, face furibonde, terrible, sorte de Minos chrétien, d’un style auquel je trouve quelque chose de byzantin. D’autres personnages en prière, armes et armoiries, livre, couronne royale entourée de la devise UNG DIEU UNG ROY UNGNE ROYNE. Morion empanaché, cœur percé, compas, chérubin voletant au-dessus d’un écu sous l’inscription DIEU POUR GUIDON … Non loin du rigoureux saint Pierre, on croit lire CI (sic) DEUS EST PRO NOBIS QUIS CONTRA NOS ?

« Nul bien sans peine », « Pour parvenir, endure ». Les défenseurs de Sainte-Croix, église malheureuse où vivent encore, dans l’ombre, ces pieuses figures priantes et ces intercesseurs, espèrent qu’un jour viendra où ils cueilleront les fruits d’une si longue peine et d’une telle endurance.

Pierre Bénard, Correspondant de la SPPEF à Provins, ancien vice-président

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