La sauvegarde du patrimoine mobilier

Remeubler le château de La Roche-Guyon, c’est possible, mais le veut-on ?

Vue du château de La Roche-Guyon (XVIe-XVIIIe s.) et de son donjon (XIIe s.) depuis son potager donnant sur la Seine

Alors que se tient au château de La Roche-Guyon (Val-d’Oise) une exposition intitulée « états de sièges », réalisée avec le peu de moyens dont dispose la remarquable direction de cet Etablissement public de coopération culturelle (EPCC), la société Christie’s met en vente à Paris, le 3 mai 2016deux fauteuils provenant de cette superbe demeure.

Deux des 10 fauteuils du château de La Roche-Guyon, savonnerie à fond jaune, vers 1730. Vente Christie’s, Paris, 3-4 mai 2016, lot 150 (est. 200 000 / 300 000 euros)

Il s’agit très probablement d’une commande d’Alexandre, duc de la Rochefoucauld (1690-1762), et de fleurons du mobilier français, ayant à ce titre figurés à l’exposition 18e siècle, aux sources du design. Chefs-d’œuvre du mobilier 1650-1790 tenue au château de Versailles en 2014. Outre l’harmonie générale de leurs formes, ces fauteuils se singularisent par leur couverture en savonnerie à fond jaune, particulièrement rare. Ils appartiennent à une suite de 10 fauteuils, démembrée dans les années 30, une paire étant aujourd’hui conservée au Metropolitan Museum de New-York, une autre au musée Nissim de Camondo à Paris, sièges aujourd’hui hors d’atteinte.

On peine ainsi à comprendre pourquoi le statut de trésor national, permettant de susciter une opération de mécénat, n’a pas été accordé aux deux fauteuils réapparus dernièrement…

Petit Salon du château de La Roche-Guyon et quatre des dix fauteuils, vers 1900. Hector Saint Sauveur, Châteaux de l’Ile-de-France, Massin, pl. 29

La Roche-Guyon était probablement l’un des plus beaux châteaux français par la richesse et la stratification de son architecture ou de son mobilier exceptionnel conservé et enrichi sans discontinuer, souvent à l’occasion de commandes spéciales. De très importants travaux ont été réalisés sur des fonds publics pour en assurer la restauration et la mise en valeur (recréation du potager et, bientôt, du jardin anglais).

Deux des dix fauteuils couverts en savonnerie dans le Petit Salon de La Roche-Guyon. Carte postale, 1903.

La dispersion, d’abord partielle (dans les années 30), puis totale, en 1987, de ses collections exceptionnelles (incluant une bibliothèque) – faute patrimoniale majeure - pose aujourd’hui la question d’un remeublement, permis par le statut d’EPCC et entamé avec le retour des tapisseries de l’Histoire d’Esther, en 2000 (achat à la vente Lagerfeld) et avec le retour des chenets du Grand Salon (dation Safra), en 2011.

L’Etat saura-il donner la bonne impulsion aux collectivités associées au sein de l’EPCC pour un achat dont tout montre la pertinence ? Le musée du Louvre déposera-t-il enfin les sièges du Grand Salon qui sont en sa possession, puisqu’ils sont indissociables des tapisseries de l’Histoire d’Esther ; la bibliothèque nationale de France fera-t-elle de même avec les précieux globes du château acquis récemment et le musée de l’Ile-de-France avec les sièges qu’il a pu recueillir ? A quand, en définitive, une véritable politique en faveur des patrimoines contextuels, source naturelle de décentralisation culturelle ?

Julien Lacaze, vice-président de la SPPEF

Pour en savoir plus

PS : adjugés 180.000 euros (217.500 euros avec les frais), soit sous leur estimation basse (200.000 – 300.000 euros), ces fauteuils n’ont ni été préemptés ni classés trésor national et ne feront donc pas retour au château de La Roche-Guyon.

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