Expansion urbaine et mitage des paysages

La « maison mauresque » de Pessac (Gironde) : une fleur au milieu du béton. Pour combien de temps encore ?

Maison mauresque de Pessac (Gironde) dans son environnement urbain. Photo Pessac avant/après

La maison mauresque de Pessac - propriété Guignard – et son parc-jardin, derniers rescapés du Domaine du Château de Saige Fort-Manoir, témoignage de ce qu’était encore Pessac quand Claude Saint-Orens la nommait « la perle des banlieues », oasis au milieu d’une cité HLM de 5000 habitants dans 8 tours de 19 étages et autant de barres d’immeubles, est menacée par le promoteur Nexity qui, ayant obtenu un permis de construire le 27 décembre 2016 avant de l’acheter effectivement il y a quelques jours, a l’intention de la raser, probablement dès le mois de juillet, afin de construire deux immeubles de plus : la « résidence l’Arborée » !

Le dernier PLU prévoyait de la protéger, mais le 16 décembre 2016, la protection a été supprimée par Bordeaux Métropole, à la demande de la Commune de Pessac, afin de permettre « l’évolution de la propriété ».

La maison mauresque est vraiment exceptionnelle dans ce quartier d’habitat social, une fleur au milieu du béton, et les habitants y sont très attachés.

Villa Mauresque, ancienne propriété Guignard

Eusebia Paredes, voisine de la maison depuis 40 ans, souligne sa « chaleur », en opposition à la « froideur de la modernité »; réfugiée politique, elle s’est enracinée à Saige et s’est approprié « de cœur » la Villa Bengali (autre nom de la maison mauresque). Sur le chemin de l’école Edouard Herriot, ses enfants lui demandaient ce qu’il y avait derrière le mur d’enceinte ; elle les soulevait, afin qu’ils puissent voir et s’exclamer : « qu’elle est belle ! »

Pour les enfants de Fabienne Dulac, c’était un Château, le Palais magique de la Princesse ! Elle-même a passé quelques jours dans la Villa, dormant dans le grenier aménagé, et surtout jouant dans la « forêt de bambous ». Cette Villa et son parc ont nourri son imaginaire de petite fille, ainsi que celui de générations d’enfants. Elle continue aujourd’hui à faire rêver grands et petits, à générer des émotions : en cela, comme une oeuvre littéraire, qui survit à son auteur, elle appartient, « de cœur » comme dit Eusebia, à qui la regarde et l’aime. Laissons-la nous survivre !

Josette Vignaux a déclaré à monsieur le maire de Pessac, Franck Raynal, avec beaucoup d’émotion, lors de la réunion publique du 12 mai : « Pourquoi n’aurions-nous pas droit, nous aussi, habitants de ce quartier populaire, à la beauté ? »

La Villa avait l’eau courante grâce à un réservoir en fer de 2000 litres situé en haut de sa tour, sous le toit en ardoises, alimenté par un puits derrière la maison et une pompe « crapaud » en fonte actionnée par un cheval.   

Maison mauresque de Pessac (Gironde)

Sur le plan architectural, le professeur d’histoire de l’Art Marc Saboya en a fait l’analyse suivante :

« La « villa mauresque » est une rareté dans le patrimoine local du XIXe siècle puisque la majorité des édifices réalisés dans cette inspiration orientalisante ont été détruits dans la seconde moitié du XXe siècle. Je ne vais pas ici faire le tour des réalisations disparues que tout le monde connaît et qui vont de la villa algérienne du Cap Ferret au casino d’Arcachon en passant par le buffet chinois de la gare de cette même ville. A Bordeaux, les témoignages de cette tendance, qu’appréciaient les frères Bonnie dans leur fameux musée disparu dont quelques élément sont conservés au musée d’Aquitaine, sont désormais extrêmement rares: un bow-window sur les boulevards, une façade de garage dans le quartier Notre-Dame et quelques éléments de décor en céramique rappellent cette mode qui introduisait un peu d’exotisme dans les codes figés d’une architecture classique voire académique.

L’intérêt de la « villa mauresque » de Pessac vient de sa loggia surmontant une véranda. La bichromie, brique et pierre, est une des caractéristiques de ce style oriental inspiré de la connaissance que l’on avait au XIXe siècle de l’architecture méditerranéenne et plus particulièrement d’Espagne (Cordoue) et d’Afrique du Nord. Le caractère « mauresque » est surtout ici déterminé par la forme des arcs qui, abandonnant l’habituel plein cintre, offre une inhabituelle variante à l’arc outrepassé que l’on trouve plus fréquemment. Cette disposition s’achevant par par un triangle très ouvert est plus proche de l’architecture mogol (Inde du Nord) que de l’Afrique du Nord. Cela pourrait ainsi justifier le second nom de la villa, appelée aussi « villa Bengali ».

Je pense que ces quelques considérations, qui devraient bien sûr être confirmées par des recherches en archives, conduisent à s’intéresser plus attentivement à cet édifice et, bien entendu, à susciter un mouvement en vue de sa conservation car il reste un témoignage rare et original d’une tendance qui marqua l’architecture de la seconde moitié du XIXe siècle dans sa volonté de renouveler les formes, de s’ouvrir à d’autres cultures fussent-elles celles de pays dominés par la colonisation. »

Maison mauresque de Pessac (Gironde)

La Maison Mauresque, construite en 1854, est pour nous un fleuron de notre histoire et de notre patrimoine, un témoignage de la sensibilité, de l’intelligence des habitants de ce pays, qui nous ont précédés sur cette terre. Un témoignage de leur savoir-faire, du goût pour la polychromie des beaux matériaux de construction de l’époque, à opposer à la monochromie de maintes constructions.

Elle est, dans ce quartier où cohabitent plus de quarante nationalités, un symbole d’une mondialisation heureuse possible, dans laquelle on peut échanger le meilleur. Elle fait rêver à des horizons lointains…

Pour Hervé Corre, cette construction, si harmonieuse et singulière entourée de son magnifique parc arboré apporte, dans ce quartier essentiellement bétonné de Pessac, la nature, la culture et  le rêve nécessaires à toute vie. Il fait l’hypothèse qu’elle a pu être construite sur les plans d’un grand architecte orientaliste Bordelais : Jean-Eugène Ormières. Celui-ci avait dessiné, au premier étage de la Villa algérienne de l’Herbe, une galerie d’arcades surmontée d’un attique, similaire à celle de la maison mauresque de Pessac, construite 10 ans plus tôt. Ormières aimait dessiner des volumes qui engendrent des toitures complexes, souvent en ardoise, aux pentes pas trop exagérées, comme sur la Villa les Hirondelles (1879) réputée être d’Ormières, à Lège Cap Ferret.

Au-delà des grandes qualités esthétiques de la Maison Mauresque, nous attirons votre attention sur le fait que les matériaux de construction ont très bien résisté au temps, ils peuvent donc être qualifies de durables. Nous serions donc bien avisés de prendre exemple sur les constructions du passé, au lieu de les détruire. Nous pensons que détruire cette maison et couper les grands arbres qui l’entourent est le parfait exemple de ce qu’il ne faut plus faire.

Nous nous battons depuis des mois, et rien ne semble freiner le tout-puissant promoteur ! Aidez-nous !

Collectif de défense de la Maison Mauresque et de son parc-jardin

Pétition (environ 2500 signatures avec celles recueillies sur papier)
Page Facebook (d’autres photos sur cette page et sur le reportage de France 3)
Reportage de France 3

Aidez-nous à poursuivre nos combats

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