La préservation de l'architecture du XXe siècle

La Maison du Peuple de Clichy par Bernard Paurd

Maison du Peuple de Clichy

La Maison du Peuple, à Clichy, est  un des édifices clé du vingtième siècle. Le jour, la nuit, comme dans les édifices de Boullée, cet architecte des lumières qui théorise l’architecture des ombres, s’y côtoient par l’artefact des machines. Elle conceptualise une façon nouvelle de gérer  l’espace public. Elle est le prototype des salles polyvalentes que le monde rural, avec son ingéniosité en  mécanique, a su maintenir en fonction partout. Dans la lignée de la mutabilité du théâtre de Melnikov à Moscou, elle va bien au-delà : elle devient, dans le même lieu, en courts intermèdes, place publique tirée vers le ciel puis marché, marché puis théâtre, théâtre puis boîte noire, offrant à tous ses multiples fonctionnalités.

Ce mutant peut ouvrir son toit, replier par éléments tout le plancher dans l’armoire à planchers qui prend place sur la scène au moyen des mécaniques fulgurantes de Wladimir Bodiansky (que j’ai connu), ce qui permet :
- de tenir le marché dans un vaste volume de la hauteur de l’immeuble par temps de pluie en tenant fermé le toit ouvrant, en ouvrant ou en fermant les galeries du premier étage par une vaste paroi coulissante, d’ouvrir le toit par beau temps en créant une vaste cour couronnée de nuages ;
- en redéployant le plancher et en fermant les parois coulissantes, une Boîte Noire apparaît au premier étage qui permet de faire des projections de cinéma ;
- d’obtenir une vaste salle de réception ou de théâtre au premier étage en ouvrant les parois coulissantes.

Le bâtiment conçu par Marcel Lodz avec l’aide d’Eugène Beaudouin et Wladimir Bodiansky comme ingénieur (ce dernier calculera à la Libération la magistrale cheminée de dispersion des fumées de la Cité Radieuse de Le Corbusier à Marseille et avait travaillé avec Lodz sur les hangars d’aviation) est l’aboutissement et le seul exemple restant, avec l’école de Suresnes d’un long et essentiel travail sur la mobilité dans l’Architecture que ces trois amis auront mené bien seuls. Jean Prouvé est intervenu comme l’entrepreneur constructeur métallique de ce  projet livré en 1939, c’est là que celui-ci a inventé le mur rideau avec ses panneaux de tôles légèrement bombées par des ressorts, là qu’il utilise à plein les plieuses de tôles de son atelier.

L’augmentation vertigineuse du prix de l’acier dans ces années de l’immédiate-avant guerre, et l’application stricte de son contrat a contraint Prouvé à payer ces pertes, ce qui a rendu conflictuelles les relations entre Jean Prouvé et Lodz.

Toutes les mécaniques fonctionnaient à la livraison, mais le bâtiment ayant été inoccupé pendant les cinq années de guerre, à la Libération, les planchers mobiles, bloqués, ont été bêtement couverts d’une chappe de béton, le toit ouvrant, lui, fonctionne toujours, j’ai personnellement manœuvré ses quarante tonnes avec sa petite manivelle, et il n’est pas difficile de remettre en jeu les planchers (cf. la belle simulation informatique de Paul Baroin).

L’engagement du Centre Pompidou dans une opération qui cassera le placard à planchers, puisqu’il se trouve sur la scène encastrée dans la partie services qui sera forcément évidée pour faire passer les structures et circulations verticales de la tour, est proprement « Stupéfiante » et contraire à la modernité à la mutabilité qu’il a vocation à promouvoir.

La Maison du Peuple a la portée internationale, pour les français, qu’a la maison de Rietvelt pour les hollandais, un édifice précurseur de quelque chose de l’ordre de l’interdit depuis 79 ans tant nous sommes dans un pays du plus petit dénominateur commun, dont le réflexe est d’empêcher d’advenir ces gênantes inventivités.

Aussi, demander à un architecte de déconsidérer une architecture qui dérange en siphonnant sa substance, lobotomisant la machine qui en fait l’âme est indécent et relève de la perversion : ce symbole de la mobilité ne sera plus que le lounge figé (privé même de toilettes) d’un hôtel de luxe peuplophobe.

On sait que la bureaucratie française a transformé les concours (apporter son concours) en des combats de gladiateurs aux règles aussi conventionnelles que fermées, dont nous avons là un exemple magistral, dans lequel on fait assassiner un mort par un vivant. Ricciotti terrassant Marcel Lodz et sa Maison du Peuple est une sorte de redite de Renzo Piano terrassant Le Corbusier à la chapelle de Ronchamp.

Il n’y a pas d’urgence à faire là avec de tels dommages une tour pour Paris Métropole, c’est une fausse bonne aubaine, il y a au moins cinq autres endroits pour baliser le boulevard Victor Hugo en regard du clocher de l’église sainte Odile de Perret, de la tour du Palais des Congrès et de la tour Pleyel (il serait plus urgent de signaler de quatre grandes tours les Villes Nouvelles, oubliées par la Métropole, mortes vivantes qui risquent si l’on continue de ressusciter en colère). Du reste, les commentaires des riverains du projet dans l’enquête publique sont de bon sens et anticipent les préjudices de jouissance et illégalités en tous genres qu’une telle opération leur fera endurer.

Nous avons là un projet néo libéral dur qui instrumentalise un Etat qui ne contrôle plus ses effets d’aubaine.

Des libéraux éthiques auraient, eux, commencé par créer une fondation dont le but serait de faire fonctionner cette fabrique géniale pour ce qu’elle représente dans la conscience universelle.

Au vu de l’argent déjà dépensé pour le désamiantage, faire fonctionner ses trois mécaniques complémentaires ne pose pas de difficulté technique majeure.

Bernard Paurd

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