La sauvegarde du patrimoine mobilier

Des oeuvres classées pour remeubler un monument historique : l’exemple des tapisseries du château de Sourches (Sarthe)

Château de Sourches (Sarthe), XVe, XVIIe et XVIIIe siècles, classé monument historique le 1er avril 1947

Le 15 juin 2018, la SVV Beaussant Lèfevre mettait en vente, en un seul lot (voir ici), deux superbes tapisseries de la tenture des Amours des Dieux, sorties des ateliers du faubourg Saint-Marcel durant la première moitié du XVIIe siècle. Élaborées sous la direction d’Alexandre de Comans (connu pour ses bordures opulentes) sur des cartons de Simon Vouet, elles étaient classées au titre des monuments historiques et, par conséquent, uniquement cessibles dans le cadre hexagonal (voir ici). Elles appartenaient au décor du château de Sourches (Sarthe), également classé au titre des monument historique (voir ici), où elles sont visibles sur des photographies prises entre 1900 et 1920 (voir ici) par William Lemaire (Sourches était alors propriété du duc des Cars)

Tapisserie
Tapisserie en laine et soie, ateliers du faubourg Saint-Marcel à Paris, sous la direction d’A. de Comans. Première moitié du XVIIe siècle. L’Enlèvement de Proserpine. H. 354 cm – L. 559 cm. Classée au titre des monuments historiques en 1990, vendue en 1994, rachetée pour Sourches en 2018.

Les tapisseries avaient en effet fait l’objet, en avril 1989, d’une instance de classement, mesure de protection d’urgence prise sans formalité pour un an (voir ici), suivie, le 6 septembre 1990, d’un classement « d’office », c’est-à-dire pris par décret en Conseil d’Etat contre la volonté du propriétaire (voir ici). Il s’agissait de la société japonaise Nippon Sangyo, fameuse pour avoir démembré une dizaine de châteaux français dans les années 90…

Ateliers du faubourg Saint Marcel à Paris, sous la direction d’A. de Comans. Première moitié du XVIIe siècle. Neptune et Cérès. H. 362 cm – L. 260 cm. Classée au titre des monuments historiques en 1990, vendue en 1994, rachetée pour Sourches en 2018.

Une vingtaine de meubles fut alors protégée par décret, en suivant la distribution des pièces du château :
« Vestibule d’entrée :
Chaise à porteurs, aux armes des Cars, début XIXe siècle.
Grand salon :
Mobilier estampillé Gourdin, comprenant dix fauteuils, deux bergères, quatre chaises, un canapé, XVIIIe siècle ; Pendule au rhinocéros, bronze par Balthazard, Paris, deuxième moitié du XVIIIe siècle ; Portrait en pied de Louis XVI en costume de sacre, par Callet, huile sur toile, vers 1780 ; Paire de consoles, bois sculpté et doré, dessus de marbre blanc, veiné gris, époque Louis XVI, XVIIIe siècle ; Plaque de cheminée, armes des Cars, fonte, XVIIIe siècle.

Château de Sourches (Sarthe) avant dispersion de ses collections. Grand salon avec portrait  en pied de Louis XVI par Callet. Carte postale.

Salon Nord :
Garniture de cheminée, marbre blanc, fin XVIII e siècle, comprenant : Amour écrivant accompagné d’une colombe, horloge par L. Bontemps, Paris, et une paire de candélabres.
Salle à manger :
Deux tapisseries de la série Les Amours des Dieux, sur des cartons de Simon Vouet : Neptune et Cérès ; Enlèvement de Proserpine, XVIIe siècle.
Salle du billard :
Tapisserie, Scène galante, sur carton d’Oudry, 1728.

Château de Sourches (Sarthe) avant dispersion de ses collections. Billard avec tapisserie tissée sur un carton d’Oudry. Carte postale.

Chapelle :
Saint Nicolas, huile sur toile, XVIIIe siècle ; Evêque, statue, pierre polychrome, XIVe-XVe siècle ; Maître-autel, marbres, fin du XVIIIe siècle ; Lampe de sanctuaire, cuivre et bronze, XVIIIe siècle ; Le pape Pie X en prière devant la statue de saint Pierre au Vatican, huile sur toile, XIXe siècle ; Saint Louis distribuant du pain aux pauvres, huile sur toile, XIXe siècle ; Saint François et ses compagnons devant Assise, huile sur toile, réplique du tableau de Léon Bénouville conservé au musée du Louvre, XIXe siècle ; Statue, Vierge à l’enfant, pierre polychrome, XIVe-XVe siècle. » (voir ici).

Ainsi définitivement classés au titre des monuments historiques, ces objets furent vendus une première fois à Drouot le 18 avril 1994 par l’étude de Me Pierre-Marie Rogeon.

Sans titre - Copie

Ce statut protecteur, écartant mécaniquement les acheteurs étrangers non résidents en France, les destinait tout naturellement – à court ou moyen terme – à un particulier soucieux de remeubler une demeure ouverte au public. C’est ce que notre association écrivait dès avant la vente.

Nous ne pensions pas si bien dire puisque les tapisseries, estimées entre 80 000 et 120 000 euros, furent adjugées pour 75 000 euros (voir ici) au nouveau propriétaire du château de Sourches, lui permettant ainsi de rétablir un état historique disparu.

Le courage politique du ministre Jack Lang, qui n’hésita pas à recourir à une instance de protection puis à un classement d’office, portait ses fruits 28 ans plus tard…

Gustave William Lemaire (photographe), château de Sourches (Sarthe), salle à manger, vers 1900 – 1920

Le classement des objets mobiliers est ainsi particulièrement vertueux. Il fournit un réservoir d’œuvres de qualité, souvent adaptées par leurs dimensions, à des particuliers soucieux de remeubler un monument historique. L’imprescriptibilité établie par la loi est en outre une garantie importante contre le vol pour ces acquéreurs (voir ici). Le classement est également vertueux pour le marché français qui, s’il ne bénéficie pas du prix international de l’oeuvre, profite d’un marché captif d’œuvres prestigieuses. Il est évidemment vertueux pour le patrimoine en permettant une présentation contextuelle d’œuvres des arts décoratifs, alternative aux acquisitions muséales.

C’est ainsi dans la perspective de favoriser ces classements que nous avons proposé une série d’amendements encourageant (notamment fiscalement) les particuliers à consentir à la protection d’œuvres mobilières de qualité, tout en renforçant leur visibilité pour le public (voir ici).

Julien Lacaze, vice-président de Sites & Monuments

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