Réponse de Bernhard Furrer à la tribune de Jacques Moulin intitulée « Il faut envoyer la Maison du Peuple à la ferraille »

Sites & Monuments a le plaisir d’accueillir la réponse de Bernhard Furrer à la tribune de Jacques Moulin parue dans Le Monde du 16 avril 2019, page 24 (voir ci-dessous)

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Faut-il protéger les monuments historiques des architectes en chef ?

La Maison de peuple est une œuvre qui a marqué l’évolution de l’architecture dans le monde entier. Elle compte, en France, parmi les réalisations emblématiques de l’entre-deux guerres et montre l’avant-gardisme des architectes et ingénieurs français de cette époque. Monsieur Jacques Moulin, architecte en chef des Monuments historiques, propose pourtant « d’envoyer la Maison du peuple à la ferraille » (Le Monde du 16 avril 2019).

Avant d’en débattre, il est utile de rappeler la nature de tout monument historique. En premier lieu, il est le témoignage d’une époque, des idées de ce temps, de conceptions architectoniques, de possibilités techniques, mais aussi de conditions politiques et sociales. Cette qualité de témoin est indépendante de la beauté, des architectures laides ou rappelant des périodes difficiles de l’histoire doivent ainsi être conservées.

Un témoin ne permet de comprendre l’histoire que s’il garde toutes ses caractéristiques. C’est pourquoi on veillera à garder un maximum d’authenticité et d’intégrité à tout monument historique. Ces exigences sont d’ailleurs au centre de la convention concernant la protection du patrimoine mondial de l’UNESCO. Seul le bâtiment existant, conservé dans sa matérialité, peut répondre à de telles exigences. Les plans et photos peuvent être un supplément, en aucun cas un remplacement. Le monument physique doit ainsi être conservé avec deux qualités majeures, sa matière et son apparence.

La Maison du peuple témoigne de l’avant-garde constituée par certains milieux français avant la deuxième guerre mondiale. Rien de comparable n’a d’ailleurs été réalisé en Europe ou aux États-Unis. Cette réalisation est inédite tant sur le plan de l’architecture que de la construction ; elle a en effet un caractère de prototype qui a su faire ses preuves pendant des décennies. De plus, elle marque l’histoire sociale en France puisque, dans une situation difficile, elle a permis des rencontres culturelles et commerciales pour une communauté disparate. C’est un édifice pionnier qui pourrait aujourd’hui encore jouer ce rôle social.

La Maison du peuple était conçue en tant que « machine ». Comme toute machine, elle aurait eu besoin d’un entretien régulier. Pourtant, les travaux de restauration entrepris il y a plusieurs années n’ont jamais été menés à leur terme. Les chefs-d’œuvre de l’architecture moderne sont malheureusement souvent délaissés en France ou ne sont sauvés qu’in extremis et pour un coût élevé. La villa Savoie de Le Corbusier, la villa Cavrois de Robert Mallet-Stevens et bien d’autres en témoignent. Pourtant, avec un effort mesuré, une restauration de la Maison du peuple reste possible sans difficulté.

L’argument de M. Jacques Moulin selon lequel l’architecture métallique était conçue pour être démolie à moyen terme n’est nullement compréhensible. Beaucoup des constructions métalliques bénéficiant d’un entretien régulier ont une longévité quasiment sans limite. On peut penser aux ponts métalliques du XIXe siècle et évidemment à la tour Eiffel. Par ailleurs, que l’architecte Marcel Lods n’ait pas lutté pour le maintien de la Maison du peuple est un mauvais argument. Tout d’abord Lods n’est que l’un des 4 auteurs de cette réussite architecturale et n’est donc pas la seule référence. De plus, quiconque ayant l’expérience du rapport d’un architecte à ses anciennes œuvres sait, qu’ayant évolué dans ses conceptions, il aura tendance à les rejeter. Le temps aidant, elles n’en restent pas moins un jalon dans l’histoire de l’architecture. Elles lui échappent même à ce titre en accédant au statut de patrimoine. La Maison de peuple de Clichy a d’ailleurs été classée au titre des Monuments historiques en 1983.

Ce classement était pleinement justifié puisque le bâtiment compte parmi les œuvres phares du XXe siècle. Une considération particulière lui est accordée par tous les historiens de l’architecture français et étrangers possédant les connaissances nécessaires pour la replacer dans le contexte de l’architecture de l’entre-deux-guerres. Aussi, il est quelque peu déconcertant de voir un architecte en chef des monuments historiques plaider, même à titre de boutade, pour la destruction d’un monument insigne et classé afin d’en justifier la dénaturation par un projet immobilier… 

Bernhard Furrer est architecte et conservateur des monuments historiques. Il a enseigné à l’académie d’architecture du Tessin et a présidé la Commission Fédérale des Monuments Historiques en Suisse. Il a publié sur la Maison du Peuple.

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