La préservation de l'architecture du XXe siècle

Contre l’effacement de l’oeuvre de Tony Garnier (1869-1948), pour la cohérence de l’action

Hôpital Edouard Herriot, démolition du pavillon H (reportages effectués entre 2014 et 2016). Photo A.-S. Clémençon.

À l’heure où Lyon s’apprête à célébrer les 150 ans de la naissance de l’architecte Tony Garnier (1869-1948), ni la reconnaissance de sa pensée urbaine novatrice, ni la protection de son œuvre architecturale moderniste ne sont à la hauteur de ce qu’elles devraient être. Le patrimoine Garnier, pourtant l’un des plus structurants de l’histoire urbaine de l’agglomération lyonnaise, reste extrêmement fragile, malgré quelques mesures d’inscription aux Monuments historiques intervenues au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Ces mesures n’ont pas été suffisamment efficaces. Plusieurs bâtiments ont subi des agressions et des mutations irrémédiables, interrogeant la considération portée à l’œuvre et à son auteur.

L’œuvre graphique, architecturale et urbaine de Tony Garnier est en effet considérable, mais encore méconnue à Lyon, la ville qui l’a vu naître et accueille la quasi-totalité de ses réalisations. Aujourd’hui, l’urgence est d’assurer la pérennité et le devenir des bâtiments et de la pensée urbaine de Garnier. Si l’on ne peut revenir sur le passé et tirer des limbes de l’histoire l’intégralité du programme des abattoirs de La Mouche ou une partie des villas de Saint-Rambert, les inquiétudes déjà anciennes sur le devenir de l’hôpital Edouard Herriot ont pris une actualité évidente, avec les regrettables démolitions intervenues ou en projet.

Stade de Gerland réhabilité par Albert Constantin en 1998. Photo A.-S. Clémençon, 2019.

L’avenir du stade de Gerland, dont la fonction principale – accueillir les évolutions du club de première ligue de football, l’Olympique lyonnais – a cessé avec la livraison du Grand Stade à Décines, n’est guère plus assuré du fait de sa vente à un investisseur privé, même si son statut de monument historique est censé le protéger de mutations trop brutales, après celles subies lors des décennies 1980 et 1990.

Non loin du stade, les trois pavillons construits par Tony Garnier, qui constituent le seul témoignage, avec la grande halle et l’arche, de ce que fut le quartier des Abattoirs de La Mouche, ne sont aucunement mis en valeur.

L’état actuel de la vacherie du parc de la Tête d’Or – qui n’est pas l’œuvre majeure de Tony Garnier, mais tout de même la première – est problématique. Il devrait inciter à proposer un projet de réhabilitation avec changement d’usage, d’autant plus que la présence du monument aux morts de Lyon dû à Garnier ou encore la mémoire des villas imaginées en bordure du parc par l’architecte, invitent à imaginer un « parcours thématique » au sein du célèbre parc des frères Bühler.

Piscine de Gerland. Photo A.-S. Clémençon, 2019

Quant à la cité des États-Unis, bien qu’elle bénéficie du label Patrimoine du XXe siècle, de l’existence du Musée urbain Tony Garnier et de l’action d’habitants défenseurs de son œuvre, sa protection n’est nullement garantie à long terme dans le mouvement de renouvellement urbain qui concerne l’ensemble du 8è arrondissement de Lyon.

Concernant l’ancienne école de tissage de la Croix-Rousse, malmenée au cours des différentes étapes de sa transformation en lycée professionnel, sa protection tardive ainsi que celle de la villa du directeur, attribuée à son ancien élève et collaborateur Jean Faure, feront difficilement revivre l’œuvre originelle. À noter cependant qu’elle constitue le seul bâtiment de Tony Garnier réalisé dans le périmètre retenu par l’Unesco pour l’inscription du site historique de Lyon au Patrimoine de l’humanité en 1998.

Mais c’est aussi aux aspects plus immatériels de ce patrimoine, aux travaux de recherche toujours nécessaires sur une œuvre qui n’a pas encore livré toute son histoire ni sa part d’ombre, à la volonté de la diffuser et de la faire comprendre au plus grand nombre que renvoie la question de la pérennité de l’héritage de Tony Garnier. Une analyse du processus de reconnaissance de son œuvre, entreprise depuis l’entrée officielle du site historique de Lyon sur la liste du Patrimoine de l’humanité, affirme que l’on « aurait pu honorer davantage la sensibilité visionnaire de Tony Garnier en inscrivant ce dernier sur la liste du patrimoine mondial en tant que ‘’site’’ […] ou ‘’paysage culturel’’[1].

Ecole de tissage (actuel lycée Martinière Diderot). Photo A.-S. Clémençon, 2017.

L’actualité et l’originalité de la pensée de Garnier – qu’il s’agisse de la « ville nature », de l’importance de l’homme dans l’urbanisme ou du lien entre architecture et innovation technique – n’ont pas décliné au cours des dernières années, au contraire[2]. Comme Tony Garnier l’écrivait en 1930, « en matière d’urbanisme, toute idée neuve et hardie est intéressante. De l’ensemble des idées se dégagera la science vaste et éminemment utile pour l’avenir social et économique des Cités[3] ».

Alors, que faire ?

Il est urgent de réfléchir d’une manière cohérente, à l’échelle de la métropole et en appui avec les démarches engagées par la Ville de Lyon au moment de l’inscription de son « site historique » sur la liste du Patrimoine de l’humanité par l’Unesco, à la nécessité d’élargir la reconnaissance de l’œuvre physique et intellectuelle de l’architecte qui contribue à éviter le double risque de la banalisation et de la perte de substance.

Au-delà, il faut également inciter les maîtres d’ouvrages et partenaires – publics ou privés – des opérations d’aménagement urbain ou de mutation patrimoniale à prendre réellement en compte la nécessaire protection de l’œuvre, notamment en lançant une étude d’ensemble visant à renforcer les mesures réglementaires et juridiques par le biais des outils existants (classement Unesco de l’œuvre de Tony Garnier, extension de périmètre Unesco de Lyon, renforcement des protections Monuments historiques, création de Sites patrimoniaux remarquables…) ou de toutes autres initiatives allant dans le même sens.

Halle Tony Garnier, seul élément qui reste de l’ensemble des abattoirs. Photo A.-S. Clémençon, 1981.

Nous ne pouvons assister sans réagir à la dégradation et à l’effacement d’une œuvre que chacun s’apprête pourtant à saluer, à partir du mois d’octobre prochain, comme l’une des contributions majeures à l’architecture et à l’urbanisme modernes, reconnues comme telle par la communauté internationale des chercheurs. La volonté politique est l’une des conditions indispensables à toute évolution de cette situation. Nous entendons par conséquent interpeller les têtes de listes aux prochaines élections municipales et métropolitaines de façon à connaître leurs intentions concrètes concernant la protection du patrimoine Garnier à Lyon. Nous ne manquerons pas de diffuser largement leurs réponses auprès de l’opinion publique. Chacun pourra alors en tirer dans ce domaine les conclusions qui s’imposent.

Professionnels signataires : Catherine Becdelièvre, urbaniste ; François Brégnac, architecte urbaniste ; Alain Chenevez, maître de conférences en socio-anthropologie de la culture et du patrimoine, et en sciences de l’information et de communication à l’Université de Bourgogne, administrateur de Patrimoines sans frontières ; Anne-Sophie Clémençon, historienne de l’architecture et des formes urbaines, chercheure associée au laboratoire Environnement Ville Société (UMR 5600 du CNRS) ; Philippe Dufieux, professeur d’histoire de l’architecture à l’École nationale supérieure d’architecture de Lyon ; Pierre Gras, historien des formes urbaines, écrivain ; Claude Kovatchevitch, guide urbain, historien de la ville ; Christian Marcot, architecte et urbaniste, maître de conférences à l’École nationale supérieure d’architecture de Lyon, membre de la Société académique d’architecture de Lyon ; Elisabeth Polzella, architecte ; Françoise Prouvoyeur, documentaliste ; Didier Repellin, architecte en chef et inspecteur général des monuments historiques ; Jacques Rey, architecte et urbaniste ; Anne Rolland, communication en architecture et urbanisme ; Boris Roueff, architecte, maitre de conférences à l’École nationale supérieure d’architecture de Lyon ; Martine Tallet, historienne de l’architecture, cinéaste ; Nouveaux professionnels signataires : Andrés Avila Gomez, doctorant en histoire de l’Art, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; Olivier Balaÿ, architecte, professeur à l’ENSAL ; Laurent Baridon, professeur d’histoire de l’art contemporain, Université Lumière Lyon2 ; Michèle Batton, architecte et enseignante à l’ENSAL ; Caroline Bauer, enseignante-chercheuse, École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille ; Gilles Beguin, architecte, agence Beguin et Macchini ; Mathieu Berteloot, architecte et maître de conférences à l’École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille ; Jacques Blanc-Potard, architecte et urbaniste ; Michel Boccas, administrateur territorial à la Communauté urbaine du Grand Lyon et ancien directeur financier de l’Établissement public d’aménagement de la ville nouvelle de L’Isle d’Abeau ; Jean-Louis Bouchard, artiste et enseignant à l’ENSAL ; Pierre Bouillon, architecte ; Jean-François Cabestan, historien de l’architecture et architecte du patrimoine, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; Nicolas Capillon, architecte et enseignant ; Julie Cattant, architecte, maître de conférences à l’ENSAL ; Stani Chaine critique d’art, commissaire d’expositions ; Catherine Chambon, directrice du Musée urbain Tony Garnier ; Franck Charlin, urbaniste ; Éric Charmes, chercheur en études urbaines, Université de Lyon ; Muriel Charrière, historienne de l’art, attachée principale de conservation ; Paul Chemetov, architecte ; Hélène Cheminal, traductrice en architecture, environnement et communication d’entreprise ; Jean-Louis Cohen, professeur à l’Institute of Fine Arts de New York University et professeur invité au Collège de France ; Fabienne Comte, artiste et enseignante à l’ENSAL ; Yvon Deschamps, vice-président de l’Institut Lumière, président du Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape, ancien conseiller délégué à la Culture de la région Rhône-Alpes ; Valérie Disdier, École urbaine de Lyon ; Jean-Paul Dumontier, architecte urbaniste en chef de l’État, président d’association du patrimoine industriel ; Gabriel Ehret, journaliste et auteur en architecture et histoire de l’architecture ; Jean-Luc Fraisse, ancien directeur de l’école d’architecture de Lyon ; Jean Frébault, urbaniste ; Ghislain His, architecte DPLG, professeur à l’ENSAP de Lille, docteur en histoire de l’architecture, chercheur au LACTH ; Ludovic Jal Billet, architecte du patrimoine ; Marie-Claude Jeune, ex-directrice de l’Elac – Centre d’échanges de Perrache et ancienne conseillère pour les arts plastiques à la DRAC Rhône-Alpes ; Richard Klein, président de Docomomo ; Alain Lagier, urbaniste ; Pierre Lebrun, architecte et historien de l’architecture, chercheur membre du Laboratoire de recherche (LACTH) de l’École nationale d’architecture et de paysage de Lille ; Alain Leclerc, architecte et urbaniste ; Pierre-Jean Lorens, diplômé en aménagement et urbanisme de Sciences Po Paris, administrateur territorial ; Françoise Malaprade, auteur, peintre ; Mélanie Meynier, architecte ; Emmanuel Mille, architecte du patrimoine et doctorant ; Yves Neyrolles, photographe, vice-président de la Renaissance du Vieux-Lyon, membre du conseil d’administration de Patrimoine Aurhalpin ; François Nowakowski, urbaniste, architecte, maître de conférences à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Lyon ; Michel Poncet, architecte et urbaniste-paysagiste ; Benoît Pouvreau, historien de l’architecture, chargé d’inventaire du patrimoine culturel au Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis ; Dominique Putz, architecte ; Gilbert Richaud, historien de l’architecture et architecte ; Michel Rautenberg, professeur de sociologie, directeur de la faculté de Sciences humaines et sociales de l’Université Jean Monnet (Saint-Étienne) ; Artur Rozestraten, architecte et urbaniste, professeur et chercheur à la FAUUSP, São Paulo, Brésil ; Bernard Toulier, Conservateur général honoraire du patrimoine, Administrateur Sites & Monuments, Conseiller scientifique Docomomo ; Jacques Vergely, architecte

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[1] Françoise Moiroux, revue Urbanisme n°311, mars-avril 2011, « Tony Garnier, une filiation à réinventer », pp. 49-50.
[2] Cf. notamment le colloque « Tony Garnier, la Cité industrielle et l’Europe » organisé par le CAUE du Rhône en 2008.
[3] Préface à W. Kharachnick, Quelques problèmes d’urbanisme. L’évolution des grandes villes et ses conséquences, Paris, Dunod, 1927.

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