La protection des domaines nationaux

La forêt de Saint-Germain-en-Laye enfin classée comme « forêt de protection », en attendant le Domaine National !

Charles Nicolas Dodin, La Curée du cerf en forêt de Saint-Germain-en-Laye, 1780, porcelaine tendre et bois doré, manufacture royale de porcelaine de Sèvres, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, inv. MV 5415

La forêt de Saint-Germain-en-Laye vient enfin, par un décret du 5 novembre 2019 (voir ici), d’être classée en « forêt de protection ». C’est le résultat d’un long combat des associations locales (Ensemble Pour l’Environnement de Saint-Germain, rejointe par les Amis de la forêt de Saint-Germain et de Marly), dans lequel Sites & Monuments s’est fortement impliquée.

En application de ce nouveau statut, et dans l’emprise definie par le décret, « aucun défrichement, aucune fouille, aucune extraction de matériaux, aucune emprise d’infrastructure publique ou privée, aucun exhaussement du sol ou dépôt ne peuvent être réalisés », à l’exception « des travaux qui ont pour but de créer les équipements indispensables à la mise en valeur et à la protection de la forêt ainsi qu’à la restauration des habitats naturels et au rétablissement des continuités écologiques » (voir ici).

Alors que la demande avait été introduite par Ensemble Pour l’Environnement de Saint-Germain et de sa Région (EPESG) en 2001, l’instruction avait été suspendue du fait de plusieurs projets ferroviaires que le classement aurait pu empêcher et qui ont été, en définitive, « détourés ». Le maire a en particulier soutenu – avec le président du conseil départemental – un projet de « virgule » dans la forêt (voir ici), s’ajoutant à la réouverture d’un train-tram reprenant le tracé de l’ancienne Grande Ceinture. Cette protection prévue par le code forestier (voir ici) avait pourtant bénéficié aux forêts de Fontainebleau, de Rambouillet, de Fausses-Reposes, de Sénart et même, en 2016, à « l’Arc boisé du Val-de-Marne ».

Train-Tram en cours de réalisation dans la forêt (zone détourée sur le plan de la forêt de protection).

Train-Tram en cours de réalisation dans la forêt (zone détourée sur le plan de la forêt de protection)

Ce n’est que suite aux protestations des associations locales et nationales (Sites & Monuments, rejointe par FNE, VMF, Patrimoine-Environnement…) contre un projet de train-tram (cf. « La forêt de Saint-Germain menacée par un projet absurde et dispendieux », Sites & Monuments n°224, 2017, p. 103-112, ici) que le préfet de Région alors en poste, M. Jean-François Carenco, sensibilisé aussi par le député de l’époque, a relancé le classement afin que cette forêt menacée à de nombreux titres (cessions d’emprises dites « compensées » par des « échanges », déboisements, dépôts sauvages…) ne puisse plus subir de telles agressions.

Le projet de voies ferrées traversant la forêt a en effet rendu visible l’absence de protection de celle-ci, malgré son caractère « domanial ». Se traduisant par la destruction de centaines d’arbres (voir ici), pour un tracé plus long que par la ville (qui aurait permis la desserte de quartiers urbanisés), ce projet de « tram » (en fait un train avec caténaires et grillages) ne pouvait avoir de justification que par l’intention de construire ensuite dans des parties de la forêt.

Forêt de Saint-Germain-en-Laye, Yvelines (France) – Carte de Cassini, vers 1780

Alors que le parc du château de Saint-Germain est classé (comme celui de Versailles, beaucoup plus vaste), la forêt qui le prolonge (et qui constituait un même ensemble jusqu’à ce que, à la création de l’ONF en 1964, la forêt soit confiée à cet établissement public alors que le parc était affecté au ministère de la Culture) ne l’était pas. Ainsi, les atteintes du projet de train-tram à la « perspective des Loges » (aménagée par Le Nôtre depuis le château de Louis XIV) n’ont aucunement été prises en compte lors de l’examen du projet ferroviaire par la commission supérieure des monuments historiques – qui s’est en revanche attachée à la protection du grand parc classé de Versailles.

De même, les ministères (Agriculture qui aurait dû protéger la forêt, Culture qui aurait dû prendre en compte son caractère essentiel dans l’histoire de France et sa continuité avec le parc classé, Transports qui auraient dû s’interroger sur l’utilité du tracé et les alternatives) ont chacun eu une vision étroite de leurs compétences sans vision globale du site. Aucun (et le préfet de département non plus) ne s’est souvenu, qu’au même endroit, les associations avaient obtenu, au début des années 90, que l’autoroute qui devait éventrer le parc et traverser la forêt, devienne, in extremis, par décision du président Mitterrand, un tunnel passant pour l’essentiel sous la forêt (voir ici). Aucun non plus n’a pris en compte le fait que c’est l’ordonnance de Saint-Germain, prise par Louis XIV à l’initiative de Colbert, avec une vue sur le panorama aujourd’hui en cours de destruction pour le train-tram, qui fonde encore aujourd’hui l’essentiel du code forestier français.

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Atlas des paysages des Yvelines montrant le mitage de la forêt de Saint-Germain-en-Laye, soustrait au régime de la « forêt de protection », mais pouvant être maitrisé par l’application du statut de domaine national.

Les associations n’ont pu obtenir le réexamen du projet de train-tram par la région Ile-de-France. Mais, et c’est au moins une « contrepartie », le classement protège en principe désormais la forêt de Saint-Germain de nouvelles atteintes, alors que sa surface a été beaucoup réduite au cours des deux derniers siècles (y compris des « échanges » très récents pour des immeubles dans le quartier dit « écoquartier lisière Pereire » (voir ici) et que ses plantations sont peu entretenues faute de moyens et font l’objet d’abattages massifs, au motif de l’état dégradé des arbres ce qui renforce les inquiétudes des défenseurs de la forêt.

Il reste que la délimitation de l’emprise protégée pose question, certaines parties de la forêt – environ 45 hectares – n’ayant pas été classées – pour quels nouveaux projets ? 

Plan de la forêt de protection de Saint-Germain-en-Laye annexé au décret du 5 novembre 2019

Le golf de Saint-Germain, de même que celui des militaires, ont bien été inclus dans le périmètre comme le demandait l’EPESG. En cas de cessation d’activité, il ne pourra pas s’y substituer une autre activité. L’Etat a eu des difficultés avec Ile-de-France mobilités qui voulait exclure de grandes surfaces, futures prolongations du train-tram vers Poissy)… Il faudra notamment être vigilant sur l’ancienne zone de triage dite d’Achères, qui n’est pas dans la forêt de protection, et susceptible d’être urbanisée.

Il conviendrait aussi de mieux entretenir les arbres existants et d’étendre la forêt quand cela est possible, notamment afin de résorber son mitage. Le SIAAP va restituer à la Ville de Paris 295 ha de terres polluées par un épandage des égouts du bassin parisien pendant plus d’un siècle. La commune veut exploiter des carrières de granulats, aussi il faudra être vigilant dans le cadre de l’étude d’impact car ces terrains longent la limite nord de la forêt.

Ange Jacques Gabriel (1698-1782), pavillon de La Muette (1766-1775) édifié pour Louis XV dans la forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye. Vendu 800 000 euros en juillet 2014 et à nouveau revendu par son acheteur en 2019. Zone détourée sur le plan de la forêt de protection.

Enfin, il reste à obtenir un classement de l’ensemble constitué par la forêt, le parc, le château et ses pavillons (celui de La Muette notamment) comme « domaine national », protection renforcée à l’initiative de Sites & Monuments dans la loi du 7 juillet 2016 (voir ici). Ce régime peut en effet s’étendre à des zones boisées, comme non boisées, indépendamment du type de propriété, publique ou privée, soit une protection globale, absolument indispensable pour cet ensemble patrimonial complexe.

Monique Dumont, Présidente d’Ensemble Pour l’Environnement de Saint-Germain et de sa Région (EPESG), association adhérente de Sites & Monuments
Jean-Baptiste Galland, correspondant de Sites & Monuments pour Saint-Germain-en-Laye
Vincent Coustère-Vigderhaus

Plan de la forêt de protection de Saint-Germain-en-Laye au format pdf

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