Menaces sur les monuments

Dans la Loire, rénovation calamiteuse d’un des premiers barrages français, celui du pas du Riot (1877)

Barrage du Pas du Riot. Carte postale, vers 1900.

En procédant à la rénovation du Barrage du Pas Du Riot, ce n’est pas seulement un authentique monument que l’on a dénaturé, mais un ensemble paysager remarquable du XIXe siècle. Sa sauvegarde et sa valorisation auraient pourtant été dans l’intérêt même de Saint-Etienne ! Un capital historique et touristique a malheureusement été dilapidé.

Situation du barrage du Pas du Riot (en rouge) par rapport à l’agglomération de Saint-Etienne.

Section du barrage du Pas du Riot. Illustration de l’Encyclopédie industrielle Lami, 1875.

Le barrage se situe dans la haute vallée du Furan, rivière passant à Saint-Etienne pour se jeter ensuite dans la Loire. Ce cours d’eau torrentueux a fait la fortune de l’agglomération : les armes faisant la réputation de la ville y étaient trempées. Comme le Furan pouvait être à l’origine d’inondations dévastatrices, il fut décidé au XIXe siècle de construire sur son cours deux barrages, celui du gouffre d’Enfer, en aval, sur les premiers contreforts du massif du Pilat (début des travaux en 1861) et celui du Pas Du Riot, en amont (achèvement des travaux en 1877). Le premier a fonction de réservoir, le second également de barrage écrêteur de crues.

Le barrage du gouffre d’Enfer (1867), jumeau du barrage du Pas Du Riot (1877). Même digue et même accès (escalier pour le premier et sentier pour le second).

Ces deux barrages s’insèrent dans une vallée fort pittoresque s’étendant sur une douzaine de kilomêtres. Tortueuse et bordée de pentes boisées ou de falaises rocheuses, elle remonte jusqu’aux confins du plateau de la République où le Furan trouve un bassin d’alimentation constituée par les importantes forêts domaniales de la ville de Saint-Etienne et de vastes étendues de prairies. Ces deux ouvrages, outre leur fonction, peuvent être qualifiés au sens propre d’ouvrages d’art.

Les cheminements le long des barrages, ici en direction du Pas du Riot.

Autre exemple de cheminement vers le barrage du Pas du Riot.

D’abord parce qu’y fut expérimentée une technique d’endiguement d’une grande beauté formelle car fondée sur un mur courbe d’une hauteur impressionnante (56 mètres pour le Gouffre d’Enfer et 34,5 mètres pour le Pas Du Riot) et d’une grande étroitesse. Le résultat se présente (se présentait comme on le verra pour le Pas Du Riot) comme deux immenses paraboles d’une grande élégance, visitées, célébrées et imitées par un grand nombre d’ingénieurs étrangers.

Le barrage du Pas du Riot vu depuis l’aval.

Le barrage du Pas du Riot dans les années 20. Aujourd’hui, tous les espaces voués aux pâtures sont boisés.

Ceux qui œuvrèrent à ces réalisations ne manquèrent pas, aussi, de réfléchir à la qualité de l’environnement de ces constructions. Dotés d’un talent d’aménageur et de paysagistes, ils organisèrent tout un réseau piétonnier permettant à la population stéphanoise de visiter ces lieux d’accès facilité, puisqu’à 5 km de la plus proche ligne de tramway de la ville. Le paysage créé est ainsi irrigué, sur une vingtaine de kilomètres, de sentiers en fond de vallée ou en balcon permettant d’avoir de magnifiques points de vue sur les barrages, de belles perspectives sur les plans d’eau, les sites d’escalade et la vallée. 

Vue en enfilade d’une partie de la vallée. On voit le dispositif des sentiers de promenade avec rochers ouvrant sur le pittoresque village médiéval de Rochetaillée et les tours de son château.

En toile de fond, se trouvent le village de Planfoy et celui de Rochetaillée, avec son château médiéval. Des escaliers ou des parcours en zig zag facilitent les changements de niveau pour les piétons à la hauteur des digues. Il s’agit assurément un chef d’œuvre du XIXe siècle en termes d’aménagement et d’agrément. Le site est ainsi très apprécié par les randonneurs qui viennent facilement de la ville par le fond de vallée et peuvent remonter jusqu’aux villages de Tarentaise ou du Bessat, proches des crêts du Pilat. Une ultime précision : cette vallée fait partie du Parc Naturel du Pilat !

Barrage du Pas du Riot avec sa parabole en pierres appareillées et, au premier plan, son déversoir maçonné soigneusement restauré. Un cheminement en zig zag est également visible sur la gauche. Photo CFBR avant travaux (voir ici).

Saint-Etienne Métropole a lancé à partir de 2017 de gros travaux de BTP sur le site du barrage amont. Ils ont porté sur tout le site, non seulement sur la digue, mais aussi ses abords. On a compris très tard que l’objectif n’était pas que de rejointoyer les murs internes et externes du barrage… Il s’agissait, en réalité, d’accroître la capacité de stockage du barrage par surcreusement et par élévation du niveau du plan d’eau avec, à la clef, un réaménagement total du site.

Travaux en cours sur le barrage du Pas du Riot (nouveau déversoir en béton blanc avant remblaiement de la parabole).

Premier scandale, la voute appareillée du barrage du Pas Du Riot a été recouverte et écrasée par un remblai de milliers de tonnes de roches concassées. Il n’est plus possible de contempler son admirable parabole en pierres appareillées côté aval. Son architecture est désormais occultée par un tas informe détruisant totalement la qualité du site. Second scandale, les escaliers d’accès en zig zag depuis le fond de combe jusqu’au sommet de l’ouvrage ont été détruits pour créer un nouveau déversoir beaucoup plus imposant. Celui-ci est parfaitement hideux puisqu’en béton blanchâtre, alors que l’ancien était en pierres appareillées, récemment restaurées, en harmonie avec le barrage lui-même. Il est, en outre, parfaitement surdimensionné, puisqu’on a voulu multiplier par sept sa capacité d’évacuation, confondant les environs de Saint-Etienne avec… les milieux très particuliers générant les épisodes gardois ou cévenols.

La parabole du barrage est devenue un remblai, et l’accès par le sentier a disparu, au bénéfice d’un nouveau déversoir passé de droite à gauche. 

La parabole du barrage a été remblayée et l’accès par le sentier a disparu, au bénéfice d’un nouveau déversoir. L’ancien déversoir reste à l’état de vestige sur la droite. 

Détail significatif, nous avons retrouvé démontée et abandonnée la plaque apposée lors de l’inauguration du barrage en 1877. Le sort de cet objet historique, hommage à l’intelligence de l’équipe des concepteurs de ce chef d’œuvre technique et paysager (Lagrange, Jollois, Lefort, Duplay), est révélateur. 

Le traitement réservé au site et à cette inscription nous confortent dans l’idée que le vandalisme a encore de beaux jours devant lui, particulièrement de la part des ingénieurs et des administrations œuvrant sur le territoire de Saint-Etienne. Leur incapacité à prendre en compte les répercutions esthétiques, patrimoniales et environnementales d’un travail réduit à sa dimension technique, utilitariste et « low cost », nous désole.

La plaque d’inauguration in situ avant remblaiement de la parabole en pierres appareillées.

La plaque d’inauguration retrouvée abandonnée par nos soins le 29 décembre 2019.

Au-delà des discours incantatoires, nous sommes ici à mille lieues de l’éco-citoyenneté. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le pire est surtout à craindre lorsque la rénovation du barrage du Gouffre d’Enfer sera d’actualité, le classement du site, demandé depuis des lustres, n’ayant jamais pu aboutir…

Jean-Claude Monneret, délégué de Sites & Monuments pour la Loire

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Note : on se reportera avec intérêt à l’ouvrage « Eaux fortes, pour un barrage. Le barrage du Gouffre d’Enfer à Saint-Etienne » d’Elodie Ravel et de Noëllie Ortega aux éditions Edelgé.

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