La sauvegarde du patrimoine mobilier

Non à l’aliénation des collections nationales, oui à des dépôts sous l’égide de l’UNESCO

Trésor de Béhanzin dont la cession est prévue par l’article 1 du projet de loi. Musée du Quai Branly, n° inv. 1.1893.45.1, 2 et 3.

Sites & Monuments est favorable au rapprochement de certains patrimoines emblématiques de leur pays d’origine pour des raisons symboliques et contextuelles, sans pour autant nier leur histoire récente ni le principe d’inaliénabilité, fondateur des collections nationales françaises. Ce principe, d’abord loi fondamentale du royaume au XIVe siècle, a été codifié par l’édit de Moulin de 1566, puis transmis à la législation républicaine (sans valeur constitutionnelle), où il trouve une application particulière en matière muséale (voir ici). Il explique, à bien des égards, la richesse et l’ancienneté des collections des musées français. Sites & Monuments désapprouve par conséquent – en raison du transfert de propriété qu’il suppose – le projet de loi relatif à la restitution de biens culturels à la République du Bénin et à la République du Sénégal (voir ici).

Ce projet de loi prévoit en effet dans son article 1 la cession à la République du Bénin du trésor de Béhanzin, pris en 1892 par le général Dodds au palais royal d’Abomey, comportant certains des chefs-d’œuvre du musée du quai Branly (voir ici), ainsi que, dans sont article 2, la cession à la République du Sénégal du sabre dit d’El Hadj Omar Tall, saisi par le colonel Louis Archinard lors des combats de Bandiagara en 1893 et offert au musée de l’Armée en 1909 (voir ici).

Sabre avec fourreau dit d’El Hadj Omar Tall, dont la cession est prévue par l’article 2 du projet de loi. Musée de l’armée, n° inv. 6995.

Des dépôts de longue durée pourraient en revanche être organisés sous l’égide et la garantie de l’UNESCO. Cette institution internationale, fondée en 1945, a en effet pour objet de « contribuer au maintien de la paix et de la sécurité en resserrant, par l’éducation la science et la culture, la collaboration entre nations » (voir ici). Elle dispose, avec la tenue de la liste du patrimoine mondial, d’une autorité incontournable en matière de patrimoines transnationaux.

Cette politique des dépôts de longue durée permet en outre, par sa souplesse et sa réversibilité, d’ouvrir la relocalisation à d’autres œuvres, bien au-delà des cas de spoliation et des faits de guerre. La recontextualisation d’objets légalement cédés, notamment à la faveur de difficultés économiques, peut en effet être tout aussi importante pour les patrimoines nationaux.

Jean-Henri Riesener (1734 – 1806), 1777, bureau du cabinet de Louis XVI au Petit Trianon. Getty museum, Malibu, inv. n° 71.DA.102. Dépôt de long terme à Trianon.

Cabinet de travail de Louis XVI au Petit Trianon ayant retrouvé, depuis 2001, le bureau commandé pour Louis XVI.

Jean-Henri Riesener (1734 – 1806), 1777, commode du cabinet de travail de Louis XVI au Petit Trianon. Etablissement public de Versailles, inv. n° V 5198

Des dépôts de longue durée ont d’ailleurs été consentis à la France, qui pourrait s’en inspirer. Le bureau de Louis XVI au Petit Trianon est ainsi déposé depuis près de 20 ans à Versailles par le musée Getty de Malibu (voir ici et ici). Il a ainsi pu retrouver le cabinet de travail du roi et la commode conçue en suite par le même ébéniste, pour le plus grand plaisir des visiteurs du monde entier, tout en conservant vivante son histoire américaine. Il a en effet été acheté en 1971 par le fameux milliardaire du pétrole J. Paul Getty pour sa fondation californienne.

Diamant Hope, anciennement « Bleu de France » de Louis XIV, volé en 1792 dans les collections nationales. Smithsonian Institution de Washington, inv. n° G 3551 00.

Reconstitution de la grande Toison d’Or de Louis XV montrant l’emplacement de « La Côte de Bretagne » (musée du Louvre) et du « Bleu de France » (Smithsonian institution).

« La Côte de Bretagne » spinelle taillée par Jacques Guay. Volé en 1792 et récupéré par Louis XVIII. Musée du Louvre, inv. n° MV1018.

La liste des biens pouvant être réclamés est longue et ne se limite pas aux seuls Etats africains. La même logique pourrait notamment être appliquée au diamant « Bleu de France » de Louis XIV, plus gros diamant bleu découvert à ce jour, volé en 1792 au garde-meuble national. Il appartenait, avec « La côte de Bretagne » (spinelle conservée au Louvre), à l’insigne de la Toison d’Or créé pour Louis XV et est aujourd’hui exposé, légèrement modifié dans sa forme, à la Smithsonian Institution de Washington (voir ici). Au-delà des débats sur la prescription de ce vol, un dépôt serait le bienvenu…

Julien Lacaze, président de Sites & Monuments

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