Energies nouvelles et patrimoine

Comment les éoliennes menacent d’encercler Illiers-Combray, pays de Marcel Proust

Huit éoliennes en projet autour de Méréglise, le « Méséglise » d’À la recherche du temps perdu, situées sur les communes de Vieuvicq et de Montigny-le-Chartif. Photomontage ADERT.

Un parc de 8 ou 12 éoliennes de 150 m de haut en bout de pales (soit une fois et demi la hauteur de la cathédrale Notre-Dame de Chartres, voir ci-dessous) doit être implanté aux abords d’Illiers-Combray, village de la « tante Léonie », à toute proximité de Méréglise, le « Méséglise » d’À la recherche du temps perdu. Situées à 25 km au Sud-Ouest de Chartres, ces machines dénatureraient la vallée de la Thironne abritant, outre ce haut lieu de la littérature, un patrimoine naturel et bâti de grande qualité.

Encerclement d’Illiers-Combray par des projets éoliens dans un rayon de 5 km. Celui situé au Nord vient d’être construit, celui situé au Sud-Est dispose d’un permis et sera probablement étendu. Le parc de Méréglise, de 8 ou 12 éoliennes, viendrait achever ce processus.

C’est en réalité un véritable encerclement qui menace Illiers-Combray, si l’on compte les 2 autres parcs (et bientôt 3) dont les permis ont été accordés :

A 10 km d’Illiers-Combray, le Château de Villebon – le Guermantes de Proust – et un projet de parc éolien, aujourd’hui abandonné au nord ouest de celui-ci (voir ici). Le projet de Marchéville s’y substitue malheureusement, au sud est, à mi-chemin d’Illiers. Photomontage PPEEBP (voir ici).

- à 5 km au nord, 6 éoliennes sont en cours de construction à Marchéville (voir ici), projet qui est également situé à moins de 4 km au sud est du château de Villebon, le Guermantes (voir ici) d’À la recherche du temps perdu. Il fait l’objet d’un « financement participatif » (voir ci-dessous) d’autant plus rémunérateur que ses nuisances sont fortes : « EDPR a souhaité bonifier le taux d’intérêt annuel brut à 6 % pour les habitants de la région Centre-Val de Loire et à 7 % pour ceux les plus proches du projet, à savoir les habitants de la communauté de communes entre Beauce et Perche », limité cependant à des prêts allant de 50 à 3000 euros (voir ici)… Il suscite une forte opposition locale (voir ici) ;

Financement participatif éolien à Marcheville
Appel au financement participatif du parc éolien de Marchéville par son maire (voir ici).

Montage des éoliennes de Marchéville en janvier 2020. La taille du camion visible sur la première photo donne l’échelle de l’éolienne (voir ici).

- à 6 km au sud-est d’Illiers-Combray, 8 éoliennes seront implantées à Saumeray, à proximité de Tansonville, propriété de Swann dans À la recherche du temps perdu. Ce parc sera bientôt complété par 6 nouvelles machines (projet de Saumerville en instruction)…

Maison de la tante paternelle de Marcel Proust à Illiers-Combray, la tante Léonie d’À la recherche du temps perdu (musée Marcel Proust)

Du « Côté de chez Swann » au « Côté de chez JPee »

Le projet éolien « de la vallée de la Thironne » a été lancé en 2015 par la commune de Vieuvicq avec le promoteur JP Energie Environnement (JPee), entrainant dans son sillage les communes de Montigny-le-Chartif et de Méréglise. Comprenant à l’origine 9 éoliennes de 125 m de haut, il s’est rapidement mué en un parc de 12 éoliennes de 150 m de haut. Détenues par une société dénommée « Combray énergie », elles seraient situées hors de l’ancienne Zone de développement de l’éolien (ZDE), en contradiction avec le Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUI).

Hauteurs comparées éolienne vallée de la Thironne, cathédrale de Chartres, églises de Combray et de Méséglise
Comparaison de la hauteur d’une éolienne projetée aux abords de Méréglise (150 m) avec celles de la cathédrale de Chartres (115 m), des églises de Combray (45 m) et de Méréglise (25 m)

L’Association de Défense de l’Environnement des Riverains de la Thironne (ADERT) a ainsi été créée pour répondre à la dénaturation de ces paysages chers à Marcel Proust et empêcher l’encerclement d’Illiers-Combray. L’impact visuel très important des 12 éoliennes prévues dans et aux abords de la commune de Méréglise a finalement convaincu son maire, Gérard Huet, de se ranger aux côtés des opposants. Le conseil municipal de la commune, renouvelé en mars 2019, a d’ailleurs accueilli de nouveaux adversaires au projet, évolution confirmée lors des municipales de 2020 par l’élection de 10 conseillers sur 11 défavorables au parc éolien.

Cette opposition n’a cependant permis qu’un demi – ou plus exactement un tiers – de succès puisque seules 4 éoliennes sur les 12 prévues, celles situées dans la commune de Méréglise, à proximité de bois et ripisylves, seraient supprimées afin de permettre de « sauver » le projet. Cela résulte d’un rapport de l’Inspection des installations classées pour la protection de l’environnement du 5 février 2020, se prévalant d’un courrier du pétitionnaire du 4 février 2020 acceptant le « retrait » de ces 4 machines.

Implantation du parc éolien de la vallée de la Thironne (le tracé du GR 35 figure en rose). Les 4 éoliennes situées sur la commune de Méréglise pourraient être abandonnées, mais celles des communes de Montigny-le-Chartif et de Vieuvicq seraient maintenues (voir ici)

Sentier de randonnée d’Illiers-Combray à Méréglise (Méséglise d’À la recherche du temps perdu) qui côtoierait des éoliennes de 150 m de haut (voir ici)

Ce retrait partiel du projet aurait cependant peu de sens du point de vue paysager puisque 8 machines de 150 m de haut seraient toujours édifiées à 1 km seulement de Méréglise, sur les communes de Vieuvicq et de Montigny-le-Chartif, d’où une impression d’écrasement et la dénaturation de son château inscrit au titre des monuments historiques (voir ici). Comme le montrent les photomontages, elles seraient également visibles depuis et en même temps qu’Illiers-Combray, notamment depuis ses itinéraires de randonnée (voir ci-dessus). Le combat continue ainsi naturellement.

Les vues sur Illiers-Combray bientôt défigurées

Le clocher d’Illiers-Combray – qui serait trois fois moins haut que les éoliennes projetées (voir ci-dessus) - a une place particulière dans le Combray de Marcel Proust : « On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant sa figure inoubliable à l’horizon où Combray n’apparaissait pas encore ; […] Et dans une des plus grandes promenades que nous faisions de Combray, il y avait un endroit où la route resserrée débouchait tout à coup sur un immense plateau fermé à l’horizon par des forêts déchiquetées que dépassait seule la fine pointe du clocher de Saint-Hilaire, mais si mince, si rose, qu’elle semblait seulement rayée sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à ce paysage, à ce tableau rien que de nature, cette petite marque d’art, cette unique indication humaine. »

Intérieur église Saint-Jacques d’Illiers (église Saint-Hilaire de Combray chez Proust)

Clocher de l’église Saint-Jacques d’Illiers (église Saint-Hilaire de Combray chez Proust)

Le clocher était la mesure de toute chose : « C’était le clocher de Saint-Hilaire qui donnait à toutes les occupations, à toutes les heures, à tous les points de vue de la ville, leur figure, leur couronnement, leur consécration. […] Des bords de la Vivonne, l’abside […] semblât jaillir de l’effort que le clocher faisait pour lancer sa flèche au cœur du ciel ; c’était toujours à lui qu’il fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons d’un pinacle inattendu, levé devant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût été caché dans la foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec elle.» (À la recherche du temps perdu, « Du Côté de chez Swan », éd. NRF Gallimard, bibl. de la Pléiade, 1987, t. I, p. 65-66).

L’église de Combray, classée au titre des monuments historiques depuis 1907 (voir ici), serait, pour les habitants comme pour les touristes, victime de la concurrence d’éoliennes gigantesques. Celles-ci seraient même, en plusieurs points de la commune, visibles en même temps que ce monument (voir ci-dessous). 

Covisibilité des 4 éoliennes de Méréglise (à droite) et des 8 éoliennes de Vieuvicq et de Montigny-le-Charif (à gauche) avec le bourg d’Illiers-Combray

Le clocher de Combray est aussi un belvédère sur les paysages environnants. Le curé de Combray indique à la tante Léonie : « Mais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre église, c’est le point de vue qu’on a du clocher et qui est grandiose. […] le dimanche il y a toujours des sociétés qui viennent même de très loin pour admirer la beauté du panorama et qui s’en retournent enchantées. […] Il faut avouer qu’on jouit de là d’un coup d’œil féerique, avec des sortes d’échappées sur la plaine qui ont un cachet tout particulier » (Du Côté de chez Swan, p. 104-105)

Le jardin du Pré Catelan (voir ici), créé par l’oncle de Marcel Proust et célébré dans À la recherche du temps perdu comme le parc de Tansonville, propriété de Swann, est classé au titre des monuments historiques (voir ici). Bordé par le raidillon des aubépines, il ouvre la promenade du Côté de Méséglise, et subirait par conséquent le voisinage, à 5 km, du parc éolien de la vallée de la Thironne. Il est ainsi décrit en 1905 par Marcel Proust dans la préface de sa traduction de Sésame et les lys de Ruskin : « Je laissais les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et je montais en courant dans le labyrinthe jusqu’à telle charmille où je m’asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le plant d’asperges, les bordures de fraisiers, le bassin [...], la porte blanche [voir ci-dessous] qui était la « fin du parc » en haut, et au-delà, les champs de bleuets et de coquelicots […] ; alors plus aucun bruit ; seul de temps en temps le son d’or des cloches qui au loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu, aurait pu m’avertir de l’heure qui passait ; »

Jardin du Pré Catelan classé monument historique à Illiers-Combray

Portail blanc du jardin du Pré Catelan ouvrant sur la vallée de la Thironne

Du « Côté de Méséglise » au « Côté des éoliennes » : la fin d’un paysage littéraire

Les paysages entourant Illiers-Combray sont singuliers. A leur intérêt intrinsèque s’ajoute une importance littéraire majeure. Si Marcel Proust mêle de nombreux souvenirs à la réalité d’Illiers, les paysages et cheminements décrits dans À la recherche du temps perdu sont, dans l’ensemble, fidèles à la réalité et valorisés comme tels par des promenades (GR 35 notamment).

Le narrateur d’À la recherche du temps perdu explique ainsi s’être souvent promené du coté de Méréglise : « mes parents n’ayant guère de loisir pour faire des sorties, prirent l’habitude de me laisser aller me promener sans eux du côté de Méséglise, enveloppé dans un grand plaid qui me protégeait conte la pluie et que je jetais d’autant plus volontiers sur mes épaules que je sentais que ses rayures écossaises scandalisaient Françoise […] » (Du Côté de chez Swan, p. 151-152). Il précise : « La promenade du côté de Méséglise était la moins longue des deux que nous faisions autour de Combray [...] à cause de cela on la réservait pour les temps incertains. » (Du Côté de chez Swan, p. 148).

Les « deux côtés », celui de Méséglise (Méréglise) et celui de Guermantes (vers Villebon) Voir ici.

Les « deux côtés », celui de Méséglise (Méréglise) et celui de Guermantes (Saint-Eman vers Villebon) Voir ici.

La géographie des alentours de Combray et les souvenirs qui lui sont associés jouent un rôle fondamental dans l’œuvre de Proust. L’un des « deux côtés » de promenades est ainsi celui de Méséglise, qui deviendrait malheureusement « celui des éoliennes » : « Il y avait autour de Combray deux “côtés” pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse [Méréglise] — qu’on appelait aussi le côté de chez Swann, parce qu’on passait devant la propriété de M. Swann [château de Tansonville] pour aller par là — et le côté de Guermantes [que Proust désignait à l’origine comme celui de Villebon (lui aussi victime d’un parc éolien, voir ci-dessus)]. Comme mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue de la plaine qu’il connût et du côté de Guermantes comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux entités, cette cohésion, cette unité qui n’appartiennent qu’aux créations de notre esprit. Mais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs distances kilométriques, la distance qu’il y avait entre les deux parties de mon cerveau où je pensais à eux […]. Et cette démarcation était rendue plus absolue encore parce que cette habitude que nous avions de n’aller jamais vers les deux côtés un même jour, dans une seule promenade, mais une fois du côté de Méséglise, une fois du côté de Guermantes, les enfermait pour ainsi dire loin l’un de l’autre, inconnaissables l’un à l’autre, dans les vases clos et sans communication entre eux d’après-midi différents. » (Du Côté de chez Swan, p. 132-133).

Huit éoliennes en projet autour de Méréglise, le « Méséglise » de Proust, à Vieuvicq et Montigny-le-Chartif. Photomontages de l’association ADERT (en haut) et du promoteur (en bas).

Plus loin, le narrateur associe la plaine de Méséglise, située après le fameux raidillon des aubépines, au vent qui la parcourt : « ma mère me trouva en larmes dans le petit raidillon, contigu à Tansonville, en train de dire adieu aux aubépines, entourant de mes bras les branches piquantes […] Une fois dans les champs, on ne les quittait plus pendant tout le reste de la promenade qu’on faisait du côté de Méséglise. Ils étaient perpétuellement parcourus, comme par un chemineau invisible, par le vent qui était pour moi le génie particulier de Combray. Chaque année, le jour de notre arrivée, pour sentir que j’étais bien à Combray, je montais le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir à sa suite. On avait toujours le vent à côté de soi du côté de Méséglise, sur cette plaine bombée où, pendant des lieues, il ne rencontre aucun accident de terrain. […] par les chauds après-midi, je voyais un même souffle, venu de l’extrême horizon, abaisser les blés les plus éloignés, se propager comme un flot sur toute l’immense étendue et venir se coucher, murmurant et tiède, parmi les sainfoins et les trèfles, à mes pieds, cette plaine qui nous était commune à tous deux [le narrateur pense à Mlle Swann] semblait nous rapprocher, nous unir […] Sur la droite, on apercevait par-delà les blés les deux clochers ciselés et rustiques de Saint-André-des-Champs, eux-mêmes effilés, écailleux, imbriqués d’alvéoles, guillochés, jaunissants et grumeleux, comme deux épis. » (Du Côté de chez Swan, p. 144)

Vallée de la Thironne vue depuis Illiers-Combray vers Méréglise-vert - Copie
Photomontage des 12 éoliennes projetées dans la vallée de la Thironne vues depuis Illiers-Combray en direction de Méréglise. Il s’agit de la promenade « du côté de Méséglise » (ou « de chez Swann ») d’À la recherche du temps perdu. Les 4 éoliennes, à droite, sont celles de Méséglise, les 8, à gauche, sont celles de Vieuvicq et de Montigny-le-Chartif. Source JPee (voir ici)

Et ceci ne relève pas de la pure fiction comme le relate un journaliste de Libération venu à Illiers-Combray en 2004 : « En ce qui nous concerne, la révélation s’est produite en gravissant le raidillon de Tansonville, alias le « Chemin des aubépines » qui longe le pré Catelan. Dans les derniers mètres de la montée surgit sur la gauche un superbe paysage de plaine (« Mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue de plaine qu’il connût »). L’effet est saisissant : un instant auparavant nous étions dans le village, nous voici soudain projetés dans la campagne. A gauche, c’est un champ de blé. » (voir ici). Ce paysage, dépeint par Proust, menace d’être irrémédiablement détruit.

Eglise de Méréglise, le Méséglise de Proust.

Méséglise fut le lieu des découvertes, celles liées aux impressions, à la nature et aux femmes : « Quand j’essaye de faire le compte de ce que je dois au côté de Méséglise, des humbles découvertes dont il fut le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur, je me rappelle que c’est, cet automne-là, dans une des promenades, près du talus broussailleux qui protège Montjouvain [situé à mi-distance d'Illiers et de Méréglise], que je fus frappé pour la première fois de ce désaccord entre nos impressions et leur expression habituelle […]» (Du Côté de chez Swan, p. 153) « C’est du côté de Méséglise que j’ai remarqué pour la première fois l’ombre ronde que les pommiers font sur la terre ensoleillée, et aussi ces soies d’or impalpable que le couchant tisse obliquement sous les feuilles, et que je voyais mon père interrompre de sa canne, sans jamais les faire dévier. C’est du côté de Méséglise, à Montjouvain, maison située au bord d’une grande mare et adossée à un talus buissonneux, que demeurait M. Vinteuil. Aussi croisait-on souvent sur la route sa fille, conduisant un buggy à toute allure. A partir d’une certaine année, on ne la rencontra plus seule, mais avec une amie plus âgée, qui avait mauvaise réputation dans le pays » (Du Côté de chez Swan, p. 144).

Photomontage montrant les 12 éoliennes du projet de la vallée de la Thironne avec un panneau indiquant « Méréglise 4 km ». Au premier plan, les 8 éoliennes de Vieuvicq et de Montigny-le-Chartif, au second plan, les 4 éoliennes de Méréglise.

Les habitantes du côté de Méséglise sont même, pour le narrateur, le reflet de son paysage : « J’avais le désir d’une paysanne de Méséglise ou de Roussainville, d’une pêcheuse de Balbec, comme j’avais le désir de Méséglise et de Balbec. […] Cette fille que je ne voyais que criblée de feuillages, elle était elle-même pour moi comme une plante locale d’une espèce plus élevée seulement que les autres et dont la structure permet d’approcher de plus près qu’en elles, la saveur profonde du pays. » (Du Côté de chez Swan, p. 155)

Photomontage des 8 éoliennes de Vieuvicq et de Montigny-le-Chartif vues depuis le château de Méréglise, inscrit au titre des monuments historiques (voir ici)

Une opposition quasi générale au projet

Le caractère particulièrement sensible des paysages retenus pour le parc éolien de Méréglise a suscité une opposition quasi générale. Il est vrai que celui-ci pouvait légitimement être ressenti comme une provocation…

Le commissaire enquêteur chargé de l’enquête publique a ainsi enregistré :

-       328 avis défavorables et 109 avis favorables des contributeurs à l’enquête publique, soit 75 % d’avis défavorables, notamment celui de 8 communes limitrophes (Mottereau, Frazé, Magny, Corvées-les-Lys, Méréglise, Les Châteliers-Notre-Dame, Dangeau) sur 10 qui ont contribué à l’enquête publique, de Stéphane Bern, du conseiller départemental Luc Lamirault, de la députée Laure de la Raudière, etc.

Rapport de l’inspection des installations classées du 5 février 2020 faisant état de 9 avis défavorables.

Jérôme Bastianelli, aujourd’hui directeur du Musée du quai Branly, y a participé comme président de la Société des Amis de Marcel Proust : « La ville d’Illiers-Combray et ses environs ont exercé sur Marcel Proust une influence considérable, dont À la recherche du temps perdu porte une trace profonde, pour ne pas dire fondamentale. L’écrivain y décrit en particulier les promenades qu’il fit, enfant, dans la campagne, jusqu’à Méréglise, devenu Méséglise dans le roman […]. Je ne peux qu’exprimer mon inquiétude vis-à-vis d’un projet susceptible d’altérer les paysages et les perspectives décrits par l’un des plus illustres écrivains français » (voir ci-dessous).

Contribution de la Société des Amis de Marcel Proust à l’enquête publique le 20 novembre 2019

-       l’opposition du maire d’Illiers-Combray. Celui-ci a en effet doté, en 2019, sa commune d’un « Site patrimonial remarquable » (protégeant le patrimoine urbain et naturel, voir ci-dessous), et, avec le concours du département, une manifestation intitulée « Le printemps proustien » attirant 20 000 spectateurs.

Sa contribution à l’enquête publique souligne l’incohérence des politiques publiques, entre volonté de développement par un tourisme de qualité et industrialisation des paysages : « La commune d’Illiers-Combray […] souhaite développer un tourisme qualifié de « littéraire » en utilisant la présence de Proust enfant et en s’appuyant sur […] ses descriptions des personnages de la société rurale et bourgeoise du XIXe siècle, comme des paysages, bâtisses et rues que l’auteur a su restituer pour la postérité. C’est une politique résolument poursuivie par la collectivité et le département d’Eure-et-Loir, qui investit en 2020 plus de deux millions d’euros dans ce projet […] Comment allons-nous justifier, élus, experts ou simples citoyens que nous avons cautionné un tel saccage des vues racontées à des milliers de passionnés de l’œuvre de Marcel Proust et qui viendront à Illiers pour y découvrir « Combray » et des éoliennes altérant de façon définitive ces mêmes paysages ? […] Le Site patrimonial remarquable a été défini par les services de l’Etat en raison du lien exceptionnel entre ces paysages (sans oublier ceux de Méréglise) et l’œuvre littéraire de Marcel Proust, qui a décrit ces décors avec la précision et la force de son écriture pour en faire une part essentielle de son œuvre. Il serait pour le moins incompréhensible d’accepter des éoliennes dans un territoire bénéficiant de ce type de protection mettant l’accent sur la relation particulière entre les paysages et la littérature. » (voir ci-dessous) ; 

Contribution de la commune d’Illiers-Combray à l’enquête publique le 19 novembre 2019
Le Site patrimonial remarquable (SPR) d’Illiers-Combray (zone hachurée en maron) montre une attention toute particulière aux paysages, cependant nécessairement limitée au territoire communal. La zone de protection s’arrête ainsi aux portes de Méréglise.

-       l’opposition du maire de Frazé, commune du Parc naturel régional (PNR) du Perche ayant concouru à l’émission des plus beaux villages de France, qui a multiplié les initiatives destinées à mettre en valeur les attraits touristiques de sa commune ;

-       l’opposition du maire de Méréglise. Celui-ci a en effet modifié sa position devant l’augmentation du nombre et de la hauteur des éoliennes. Il explique ainsi, au moment de l’enquête publique : « Lorsque mes administrés ont eu connaissance de la concrétisation formelle de ce projet en octobre 2018, […] des tensions se sont créées dans ce charmant petit village de 102 habitants auparavant si paisible. A l’heure où les Français doivent faire preuve d’unité, ce projet n’est pas tombé à point. J’ai également pris conscience au travers des photomontages de l’impact visuel important sur ma commune, une vue du nord au sud montre 8 éoliennes l’écraser totalement. » ;

-       l’opposition de l’Unité départementale de l’architecture et du patrimoine (Architecte des bâtiments de France) d’Eure-et-Loir dans un avis du 5 septembre 2019 soulignant notamment que, « le projet plaçant les premières éoliennes à moins d’un kilomètre de part et d’autre de la Vallée de la Thironne et à seulement 5 km du bourg d’Illiers-Combray, la concurrence visuelle est ici très – trop – forte et ce quelle que soit la variante du projet retenue » (voir ci-dessous).

Avis défavorable de l’Unité départementale de l’architecture et du patrimoine du 5 septembre 2019

Prenant en considération l’ensemble de ces avis, le commissaire enquêteur a lui-même émis un avis défavorable le 29 janvier 2020. Il y souligne notamment qu’« Il y a dans ce territoire, où l’étude du parc éolien est en cours, une merveilleuse succession de bocages, forêts, de petits lacs, une rivière, etc. et des habitants qui ne souhaitent pas avoir des éoliennes comme voisines » (voir ci-dessous). La Mission régionale d’autorité environnementale (MRAE) avait elle même souligné, le 11 octobre 2019, « l’incidence modérée » du projet au niveau « des franges de la vallée de la Thironne » et « une covisibilité importante entre les éoliennes et l’église depuis les deux axes d’accès principaux au bourg d’Illiers-Combray » (voir ci-dessous)

Avis défavorable du commissaire enquêteur du 29 janvier 2020

Avis de la Mission régionale d’autorité environnementale Centre-Val de Loire du 11 octobre 2019

Seules les deux communes bénéficiaires de la manne éolienne s’expriment finalement en faveur du projet, dans un texte reproduit sur le site internet du promoteur (comprenant le fameux argument fallacieux du « bénéfice pour le climat ») : « Pour réduire notre impact sur le climat au quotidien, nous devons faire le choix d’une énergie propre issue de ressources renouvelables. Notre consommation électrique augmente d’année en année, il faut produire de plus en plus d’énergie pour satisfaire nos besoins croissants. Les communes de Vieuvicq, Méréglise et Montigny-le-Chartif, dans l’espoir de contribuer à la protection de l’environnement, ont pris cette décision sachant que l’énergie éolien ne nécessite aucun carburant, ne crée pas de gaz à effet de serre, ne produit pas de déchets toxiques ou radioactifs. C’est une énergie propre ! La terre a assez souffert de notre laxisme, il est tant (sic) de prendre notre avenir en main et de laisser une planète propre à nos enfants, car nous ne sommes pas propriétaire de la terre ni de l’eau ni l’air, mais nous en sommes juste garants. Gérard Huet, maire de Méréglise – Joël Fauquet, maire de Montigny-le-Chartif – Philippe Morelle, maire de Vieuvicq » (voir ici).

Comment le lobby éolien obtient l’inversion de la valeur d’un vote

La réunion de la Commission départementale de la nature des paysages et des sites (CDNPS) du 10 mars 2020 s’annonçait importante, même si son avis, rendu au préfet – décisionnaire dans ce domaine – n’est que consultatif. Le résultat a été de 8 votes contre le projet, de 7 votes pour et de 3 abstentions. La commission était donc d’avis de repousser l’ensemble du projet éolien de la vallée de la Thironne.

Pourtant, le lendemain, le secrétaire général de la préfecture a subordonné la publication de ce résultat à la vérification des pouvoirs. Il a en effet informé les membres de la commission que le mandat donné par France énergie éolienne (FEE) au Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement (CAUE) n’était pas blanc, mais comportait l’obligation de voter en faveur du projet (voir ci-dessous) ! Alors que celui-ci, en l’absence de communication du texte du mandat par la préfecture, avait voté contre le projet de parc…

Selon le secrétaire général, le vote de la Commission était par conséquent invalide, ce qui justifiait l’organisation d’un nouveau scrutin par voie électronique, proposition acceptée par la majorité des membres de la Commission. Sites & Monuments, après avoir manifesté son désaccord sur l’organisation de ce second vote, a obtenu difficilement copie du mandat dressé par FEE à l’attention du CAUE. Il est surprenant de constater que, ne se rendant pas à la commission, le représentant de la filière éolienne confère un mandat à l’un de ses membres opposés au projet…

Mandat conféré par France énergie éolienne (FEE) au CAUE (défavorable au projet éolien de la vallée de la Thironne) pour la CDNPS du 10 mars 2020

Résultat du second vote organisé à la CDNPS le 19 mars 2020 relatif au projet éolien de la vallée de la Thironne

A l’issue du nouveau scrutin, tenu par voie électronique le 19 mars 2020, la situation se trouvait inversée (voir ci-dessus, avec 7 votes pour, 5 votes contre et 3 absentions (une représentante du département, pourtant absente le 10 mars 2020, votant également en faveur projet) !

Cet incident conforte notre doute sur la légitimité de la présence, depuis un décret du 26 janvier 2017, d’« un représentant des exploitants d’installations de production d’électricité utilisant l’énergie mécanique du vent » au sein des Commissions départementales de la nature des paysages et des sites (voir ici). D’autant que celui-ci vote systématiquement en la faveur des projets éoliens… De véritables spécialistes des paysages ne seraient-ils pas plus utiles dans ce cadre ?

On peut aussi s’interroger sur l’urgence pour la préfecture d’Eure-et-Loir – en pleine crise du coronavirusde faire revoter une commission pour un nouveau parc éolien à toute proximité de l’un des villages les plus fameux de notre littérature. La décision est désormais entre les mains de la préfète.

Julien Lacaze, président de Sites & Monuments

Jean-Pierre Robin, délégué de Sites & Monuments pour l’Eure-et-Loir

Eric Houdas, président de l’Association de Défense de l’Environnement des Riverains de la Thironne (ADERT)

Avis défavorable du commissaire enquêteur du 29 janvier 2020

Avis défavorable de l’Unité départementale de l’architecture et du patrimoine du 5 septembre 2019

Avis de la Mission régionale d’autorité environnementale Centre-Val de Loire du 11 octobre 2019

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